L’accordage thérapeutique : rejoindre le patient sans se laisser aspirer
Il y a des séances comme ça qui commencent mal, avant même la première phrase.
Une personne entre, s’assied, garde son manteau. Elle pose son sac contre elle, pas au sol, contre elle. Elle répond “ça va” avec un sourire qui ressemble davantage à un couvercle de marmite qu’à une ouverture engageante. Je lui demande ce qui l’amène aujourd’hui. La réponse part vite : trop vite pour que les mots respirent. Les phrases sont claires, intelligentes, presque impeccables. Et pourtant, quelque chose ne suit pas. Le corps raconte une autre version.
Dans une autre séance, l’inverse. Un homme s’installe lourdement. Il parle peu. Les réponses tombent après plusieurs secondes, comme si elles devaient traverser une épaisseur. Je lui pose une question simple : “Qu’est-ce qui a été le plus difficile cette semaine ?” Silence. Puis : “Je ne sais pas.” Encore silence. Si je rempli trop vite l’espace, je perd le patient. Si j’attend passivement, le silence fini par vider la relation de toute sa substance. Je dois trouver le bon tempo … et vite.
Ce tempo-là, la recherche commence à l’étudier sous le nom de synchronie patient-thérapeute. Une revue systématique récente d’Ameli et al. (2025) s’intéresse à la synchronie comme indicateur possible de régulation émotionnelle en psychothérapie. La revue part du modèle In-Sync, selon lequel la synchronie soutiendrait l’alliance thérapeutique en favorisant la régulation émotionnelle ; elle souligne aussi que ce lien précis reste encore peu exploré dans les contextes cliniques.
Mais le mot “synchronie” peut tromper. Il fait penser à deux métronomes bien réglés. Une bonne séance ressemble rarement à cela. Elle hésite, elle se cherche, elle trébuche, elle répare. Elle avance parfois par micro-décalages. Le thérapeute rejoint le patient, puis introduit une différence. Le patient s’en approche, s’en écarte, revient, teste. L’accordage thérapeutique n’est pas l’art d’être constamment “sur la même longueur d’onde”. C’est l’art de sentir quand rejoindre, quand ralentir, quand soutenir, quand confronter, quand se taire, quand revenir sur une phrase qui a fermé la porte.
La question clinique devient alors très concrète : comment prêter attention aux modalités de l’accordage ? Comment rejoindre un patient sans renforcer son évitement ? Quand un désaccordage devient-il thérapeutique ?
C’est ce que tente d’explorer la revue d’Ameli et al. (2025).
Cette revue n’est pas une méta-analyse quantitative comme c’est tendance actuellement dans les recherches en psychologie. C’est une revue systématique qualitative. En d’autres termes, c’est une ressension et une analyse rigoureuse de différents résultats de recherches sans recalculer leur effet globaux. Ici, le détail compte, parce que le champ est encore trop hétérogène pour permettre des conclusions chiffrées comme le permet une méta-analyse.
Les auteurs ont donc identifié 2 094 références au départ. Après suppression des doublons, screening et évaluation en texte complet, seulement 7 études ont été retenues. C’est peu, mais déjà intéressant. Ces études couvrent 828 participants, dont 563 patients et 265 thérapeutes, avec des publications allant de 2007 à 2024. Les scores de qualité allaient de 4 à 7 sur la Newcastle-Ottawa Scale. Aucun travail inclus ne portait sur des participants de plus de 61 ans ; deux études ne rapportaient même pas l’âge des participants.
Les méthodes utilisées pour mesurer la synchronie variaient beaucoup : analyse vidéo des mouvements, électrocardiogramme, arythmie sinusale respiratoire, conductance cutanée, activité électrodermale, fréquence fondamentale de la voix. Les manières de mesurer la régulation émotionnelle variaient aussi : questionnaires d’affects, systèmes de codage comportemental, modèles dyadiques comme l’Actor-Partner Interdependence Model.
Le résultat principal : 5 études sur 7 vont dans le sens d’une association positive entre synchronie et régulation émotionnelle. Les synchronies “en phase” sont souvent associées à des expériences émotionnelles plus positives ou plus stables. Certaines données suggèrent aussi que la synchronie peut être plus forte dans des moments émotionnellement productifs. Mais deux études compliquent le tableau : l’une ne trouve pas de lien direct entre synchronie non verbale et auto-régulation émotionnelle ; l’autre met en évidence une dynamique inverse, où la stabilité du thérapeute semble contrebalancer la labilité émotionnelle du client.
C’est ici que la revue devient intéressante. Elle ne dit pas : “Synchronisez-vous davantage.” Elle suggère plutôt que la synchronie est contextuelle, dynamique, parfois utile, parfois ambiguë. Les auteurs insistent d’ailleurs sur la possibilité qu’une synchronie trop stable reflète parfois une forme de collusion : la dyade reste confortable, mais le travail difficile n’est pas abordé. Ils relient cette idée aux processus de rupture-réparation de l’alliance.
Un autre résultat quantifié vient d’une méta-analyse distincte, celle de Gregorini et al. (2025) sur la synchronie non verbale en psychothérapie. Elle inclut 11 études et montre une association significative, mais modeste, entre synchronie non verbale et alliance perçue par le patient : r = 0,19, IC 95 % [0,02 ; 0,35], p = 0,02. L’association avec le résultat thérapeutique n’atteint pas le seuil de significativité : r = 0,22, IC 95 % [-0,04 ; 0,47], p = 0,09. Le type d’approche thérapeutique ne ressort pas comme modérateur.
En d’autres termes : la synchronie compte probablement pour le vécu relationnel du patient. Elle ne peut pas encore être présentée comme un prédicteur robuste du changement symptomatique. Pour l’instant, elle ressemble moins à une preuve définitive qu’à une fenêtre ouverte sur les micro-processus du lien.
Les portes d’entrée de l’accordage
En séance, l’accordage ne passe pas par un seul canal. Il ressemble plutôt à une table de mixage. Monter un curseur peut aider ; en monter trois à la fois peut saturer.
Le rythme
Le rythme est souvent le premier signal. Une patiente raconte une agression ancienne avec un débit très rapide. Elle ne cherche pas seulement à informer. Elle fuit peut-être l’impact de ce qu’elle dit. Si le thérapeute la ralentit brutalement — “respirez, prenez votre temps” — il risque de produire une injonction déguisée. Si, au contraire, il suit toute l’accélération, la séance devient un train sans freins.
Une réponse plus ajustée pourrait être :
“Je vous suis, et je sens que cela va très vite. On peut garder le fil, mais je vais poser une balise ici : ce que vous venez de dire mérite qu’on ne le traverse pas trop rapidement.”
Le thérapeute ne coupe pas. Il pose un repère. Le rythme change sans confisquer la liberté du patient.
L’intensité
Certains patients arrivent avec une intensité qui cherche une paroi. Ils parlent fort, se plaignent, accusent, détaillent, reviennent en boucle. L’erreur fréquente est de répondre au contenu avant d’avoir répondu à l’intensité. Le thérapeute argumente, nuance, explique. Le patient monte encore. Le thérapeute précise. Le patient se sent non rejoint. La séance devient une discussion de copropriété intérieure.
Rejoindre l’intensité peut passer par une phrase simple :
“Là, ce n’est pas un petit agacement. C’est comme si tout votre système disait : trop, trop longtemps, trop injuste.”
Une fois l’intensité reconnue, le travail peut commencer. Avant cela, toutes les bonnes idées du thérapeute risquent de taper à côté de la cible.
Le tonus
Le tonus parle souvent avant le récit. Une personne peut décrire calmement une situation très menaçante avec les jambes croisées très serrées, les mains verrouillées, les épaules hautes. Une autre peut parler de “rien de grave” tout en s’enfonçant peu à peu dans le fauteuil.
Le thérapeute peut alors proposer une observation prudente, presque comme on pose un objet sur la table :
“Quand vous dites que ce n’était ‘pas si grave’, vos mains se verrouillent. Je ne sais pas encore quoi en penser, mais j’aimerais qu’on ne l’écarte pas trop vite.”
Vous avez compris l’idée : on souligne sans imposer.
La prosodie
La voix peut porter une régulation ou une désorganisation. Une patiente dit : “Je suis très en colère”, mais sa voix devient enfantine, légère, presque polie. Un patient affirme : “J’ai tourné la page”, avec une voix plate, sans respiration, comme s’il lisait un avis de décès administratif.
Le thérapeute peut rejoindre la prosodie ou la décaler. Rejoindre peut aider à ne pas effrayer. Décaler peut aider à rendre l’émotion audible :
“Vous le dites avec une voix très tenue. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup d’effort pour que cela ne déborde pas.”
Ici on ne force pas l’émotion. L’intervention donne une forme au contrôle émotionnel du patient.
La distance
La distance relationnelle est une variable clinique hyper intéressante. Certains patients cherchent une proximité immédiate : confidences rapides, demande d’avis, attente d’approbation, messages entre les séances. D’autres maintiennent la relation à distance : humour, intellectualisation, généralités, politesse impeccable, “je ne veux pas prendre trop de place”.
Rejoindre un patient dépend de sa distance préférée, mais aussi de la fonction de cette distance. Un patient très poli peut avoir besoin qu’on respecte d’abord sa retenue. Il peut aussi avoir besoin qu’on remarque que cette retenue protège quelque chose.
“Vous faites très attention à ne pas être envahissant. Je me demande si c’est aussi ce qui vous empêche, parfois, de demander de l’aide avant d’être au bout de vos ressources.”
L’accordage consiste donc à sentir quelle distance rend le changement possible.
Fuchs : l’accordage commence entre les corps
Thomas Fuchs donne une profondeur phénoménologique à ces observations. Avec les concepts d’intercorporéité et d’interaffectivité, il rappelle que la rencontre humaine ne part pas de deux esprits isolés essayant de deviner ce qui se passe à l’intérieur de l’autre. Elle commence dans une présence corporelle partagée. Nous percevons l’autre à travers sa posture, son visage, son rythme, son orientation, sa voix, son tonus. Chez Fuchs, l’affectivité est comprise comme une interaction circulaire entre le sujet incarné et la situation, avec ses affordances affectives ; la socialité humaine commence dans l’intercorporéité et l’interaffectivité.
Cela change la manière de penser l’empathie. L’empathie thérapeutique ne se réduit pas à “comprendre ce que l’autre ressent”. Elle implique une participation corporelle contrôlée : sentir l’accélération sans accélérer complètement, percevoir l’effondrement sans s’effondrer avec, reconnaître l’irritation sans contre-attaquer, accueillir le vide sans le remplir par panique.
Le thérapeute reçoit donc des informations dans son propre corps. Pas des vérités, des informations. Une tension dans la nuque, une envie de sauver, une irritation soudaine, un besoin de parler vite, une impression de somnolence peuvent devenir des hypothèses relationnelles.
Prenons un exemple : une patiente décrit pour la quatrième séance consécutive l’ambivalence d’une séparation. Elle parle avec finesse, revient sur chaque détail, nuance chaque nuance. Je commence à sentir une fatigue monter. Ma première réaction intérieure : “On tourne en rond.” Mauvaise conclusion si elle devient jugement. Bonne piste si elle devient question clinique.
Peut-être que la patiente me fait vivre quelque chose de son propre enfermement. Peut-être qu’elle produit, sans le vouloir, un système où penser remplace décider. J’aurais pu dire :
“Je remarque qu’on arrive à comprendre énormément de choses ensemble, et en même temps quelque chose reste immobile. Je me demande si notre manière de réfléchir ne commence pas à ressembler au problème.”
Ici, j’utilise son vécu corporel et relationnel pour modifier le champ de la séance. Somme toute, je tente de changer l’accordage.
Chemero : la séance comme couplage sensorimoteur
Anthony Chemero permet de déplacer encore la focal. Dans la cognition incarnée radicale, la cognition émerge du couplage dynamique entre organisme et environnement. La perception et l’action sont pensées à partir des relations organisme-environnement, plutôt qu’à partir d’un cerveau qui manipulerait des représentations internes. Sa perspective s’inscrit dans une articulation entre psychologie écologique, approches énactives et systèmes dynamiques.
En thérapie, cela invite à voir le patient comme un être couplé à des environnements qui appellent certaines réponses. Le couloir de l’école appelle la vigilance. La notification du téléphone appelle la vérification. Le silence du conjoint appelle l’attaque préventive. Une sensation cardiaque appelle le scanner corporel. Le regard du supérieur appelle la soumission. La table familiale appelle l’effacement. Le fauteuil du thérapeute peut, lui aussi, appeler des réponses apprises : plaire, bien faire, intellectualiser, se protéger, attendre qu’on devine.
Le travail thérapeutique peut alors être pensé comme une modification du couplage. Une exposition change le rapport à un lieu ou à une sensation. Une expérimentation comportementale change le rapport à une action possible. Un travail de chaise change le rapport spatial à une partie de soi. Une marche thérapeutique change le rythme du langage, la distance du regard, l’accès au silence. Une séance réussie donne parfois au patient une expérience simple : “Je peux être dans cette situation autrement.”
Cela rejoint la synchronie. Patient et thérapeute forment temporairement un système. Le patient arrive avec ses couplages habituels ; la relation thérapeutique devient un environnement dans lequel ces couplages peuvent se répéter, se voir, se déplacer.
Rejoindre le patient : quatre gestes cliniques
1. Rejoindre la fonction avant de changer la forme
Un patient évite, argumente, rit, contrôle, attaque, se tait. La tentation est de changer immédiatement la forme : “Ne riez pas de ça”, “Essayez de rester avec l’émotion”, “Vous intellectualisez”. Ces interventions peuvent être justes, mais elles arrivent parfois comme une main sur une porte qui vient à peine de s’ouvrir.
Rejoindre la fonction consiste à reconnaître ce que la réponse protège.
“Je crois que votre humour arrive très vite pour éviter que l’on vous voie trop atteint.”
“Votre colère semble vous garder debout au moment où quelque chose pourrait s’effondrer.”
“Ce contrôle a probablement été utile longtemps. Il vous évite de dépendre de quelqu’un qui pourrait ne pas être là.”
Quand la fonction est reconnue, la forme peut se transformer avec moins de résistance.
2. Entrer par le canal disponible
Certains patients ont accès aux mots, mais pas aux sensations. D’autres sentent beaucoup, mais ne peuvent pas encore élaborer. Certains décrivent très bien les autres, mais disparaissent dès qu’on parle d’eux. Certains comprennent tout, puis ne changent rien.
Rejoindre suppose de trouver le canal qui n’écrase pas le système.
Avec un patient très cognitif, commencer par le corps peut être trop frontal. On peut passer par l’action :
“Quand cette idée arrive, qu’est-ce qu’elle vous fait faire dans les dix minutes suivantes ?”
Avec un patient envahi par le corps, commencer par les sensations peut amplifier la menace. On peut passer par l’environnement :
“Dans la pièce, qu’est-ce qui vous aide à rester un peu ici pendant qu’on en parle ?”
Avec un patient honteux, commencer par l’émotion peut être trop exposant. On peut passer par la relation :
“J’ai l’impression qu’une partie de vous surveille beaucoup comment je vais vous regarder si vous dites cela. De quoi auriez-vous besoin de ma part pour vous sentir plus à l’aise ?”
3. S’accorder au tempo d’apprentissage, pas au tempo de l’urgence
Un patient veut une solution immédiate. Il présente le problème comme un incendie à éteindre : “Dites-moi quoi faire !!!” On peut être aspiré dans le rôle du pompier et parfois il faut effectivement éteindre un feu. Mais, la plupart du temps, il faut aussi regarder pourquoi la maison reprend feu tous les vendredis soir.
S’accorder au tempo d’apprentissage consiste à prendre au sérieux l’urgence sans entrer entièrement dans son rythme.
“Je comprends que vous vouliez une réponse maintenant. On va chercher quelque chose d’utilisable. Et je voudrais aussi garder dix minutes pour comprendre le mécanisme de cet événement, sinon on risque de fabriquer une solution qui devra être remplacée demain.”
Le thérapeute rejoint l’urgence, puis ouvre un second temps.
4. Utiliser la micro-réparation comme outil d’accordage
Le thérapeute se trompe. Il propose une hypothèse trop rapide. Le patient répond “oui” sans y être. L’ambiance change. La séance devient propre mais sort du champ thérapeutique.
L’accordage se joue dans la capacité à revenir.
“Je viens de vous proposer quelque chose, et j’ai l’impression que ça a fermé plutôt qu’ouvert.”
“Votre ‘oui’ me semble très poli. Je ne suis pas sûr que ce soit un vrai oui.”
“Je crois que je suis passé du côté des solutions un peu vite.”
Ces phrases réintroduisent du vivant dans la relation. Elles montrent que l’accordage peut être réparé.
Quand se désaccorder devient thérapeutique
La partie la plus intéressante est peut-être là. Une synchronie durable peut soutenir la sécurité. Elle peut aussi maintenir le travail dans une impasse.
Désaccorder l’évitement partagé
Un patient raconte une situation très douloureuse avec une grande intelligence. Le thérapeute aime cette intelligence. La séance devient brillante. Les deux comprennent, affinent, relient à l’histoire familiale, discutent des mécanismes. À la fin, tout le monde est satisfait. Sauf que rien n’a bougé.
Le désaccordage thérapeutique consiste à quitter le confort commun de la réflexion.
“Je remarque qu’on comprend très bien. Peut-être même trop bien. J’aimerais qu’on regarde ce que cette compréhension nous évite de ressentir ou de tenter.”
Le thérapeute ne critique pas l’analyse mais il refuse de s’y conforter avec le patient.
Désaccorder la demande de sauvetage
Une patiente arrive en panique relationnelle : “Dites-moi quoi répondre à ce message.” Le thérapeute pourrait rejoindre en devenant conseiller stratégique. Parfois c’est utile. Mais si chaque séance devient une cellule de crise conjugale, le patient apprend surtout à externaliser son autodétermination.
Le désaccordage peut ressembler à ceci :
“Je peux vous aider à formuler une réponse. Mais avant, je voudrais qu’on voie ce qui se passe en vous dans les trois minutes entre la réception du message et l’envie de m’en confier la réponse.”
Le thérapeute ne refuse pas l’aide. Il déplace l’objet de l’aide.
Désaccorder la co-anxiété
Un adolescent décrit des idées suicidaires passives. Le thérapeute sent son système s’activer. Il veut sécuriser, questionner, protocoliser. Il le fera, évidemment. Mais s’il laisse toute la séance être gouvernée par sa propre alarme, l’adolescent peut apprendre que sa détresse est ingérable pour l’autre.
Le désaccordage thérapeutique consiste ici à rester précis sans devenir paniqué :
“Je vais vous poser des questions très directes, parce que votre sécurité est importante à mes yeux. Mais on va prendre le temps, parce que je veux qu’on puisse regarder cela posément sans que vous ayez à vous occuper de ma peur.”
Le thérapeute ne suit pas l’activation du risque sur le mode de l’affolement. Il garde la gravité, sans dramatiser.
Désaccorder la loyauté au symptôme
Une personne dépressive parle de son absence d’élan. Tout dans la séance ralentit. Le thérapeute devient doux, très prudent, presque immobile. Cela peut être soutenant. Cela peut aussi rejoindre trop parfaitement l’immobilité.
À un moment, une différence devient nécessaire :
“Je sens qu’on pourrait rester très longtemps dans cette lenteur, et une partie de moi pense qu’il faut la respecter. Une autre partie se demande si la dépression ne serait pas assez contente que nous restions assis avec elle toute la séance. Est-ce qu’on peut essayer un pas minuscule contre son avis ?”
Le désaccordage ne consiste pas à brusquer. Il consiste à introduire une action si petite qu’elle ne nie pas l’effondrement, mais assez réelle pour ne pas lui obéir totalement.
Ce que le thérapeute peut observer
L’accordage demande une attention distribuée. Il faut écouter le récit, suivre l’émotion, repérer la fonction du comportement, sentir le champ relationnel, surveiller ses propres réactions. C’est beaucoup. Personne ne fait cela parfaitement. Heureusement.
Voici quelques repères qui peuvent vous aider :
- le moment où le patient devient trop poli : souvent un signe que quelque chose vient d’être manqué ;
- le moment où le thérapeute explique plus longtemps que d’habitude : parfois une défense contre l’impuissance ;
- le moment où les deux rient trop vite : peut-être une respiration bienvenue, peut-être une sortie d’émotion ;
- le moment où le silence change de qualité : un silence vivant n’a pas la même texture qu’un silence d’abandon ;
- le moment où la séance devient “intéressante” mais moins touchante : possible bascule vers l’intellectualisation partagée ;
- le moment où le thérapeute veut absolument réussir son intervention : souvent un bon moment pour ralentir ;
- le moment où le patient dit “oui oui” : parfois le plus petit panneau “sortie de relation” disponible.
Ces indices ne prouvent rien. Ils appellent une vérification. La clinique commence souvent dans ce geste : remarquer, puis demander.
Conclusion
La revue d’Ameli et al. apporte le versant empirique : les études disponibles suggèrent que certaines formes de synchronie sont associées à la régulation émotionnelle, mais les résultats restent hétérogènes, dépendants des méthodes, des définitions et des contextes. Les auteurs appellent à mieux définir les construits, à standardiser les mesures, à étudier des populations plus spécifiques et à intégrer les mécanismes implicites de co-régulation avec les processus plus réflexifs de mentalisation affective.
Fuchs apporte le versant phénoménologique : les affects circulent entre des corps, dans une situation partagée. Chemero apporte le versant écologique et dynamique : le patient agit, perçoit et ressent à partir d’un couplage organisme-environnement. Ensemble, ces cadres permettent de penser la psychothérapie comme un milieu de recouplage.
Le patient arrive avec des coordinations devenues rigides : fuir quand ça monte, plaire quand il faudrait demander, contrôler quand il faudrait sentir, disparaître quand il faudrait répondre, attaquer quand il faudrait reconnaître une blessure. Le thérapeute n’est pas extérieur à ces coordinations. Il entre dedans. Il peut les renforcer sans s’en rendre compte. Il peut aussi, parfois, y réintroduire du mouvement.
L’accordage thérapeutique serait alors cette compétence discrète : entrer suffisamment dans le monde du patient pour que celui-ci ne reste pas seul, tout en gardant assez de liberté pour qu’un autre monde devienne possible.
Il serait rassurant de croire que la bonne thérapie se reconnaît à une belle harmonie. La recherche invite cependant à la prudence. La synchronie semble liée à l’alliance et à certaines formes de régulation émotionnelle, mais la relation n’est ni simple ni linéaire. Une alliance vivante comporte des ajustements, des ruptures, des réparations, des désaccordages. Trop peu d’accordage isole le patient. Trop d’accordage peut enfermer la dyade dans un confort stérile.
Le thérapeute travaille donc comme un musicien de chambre plus que comme un technicien du protocole. Il écoute le thème, le tempo, les silences, les reprises. Par moments, il accompagne. Par moments, il tient une note différente. Par moments, il s’arrête et reprend parce que quelque chose sonnait faux. Cette métaphore n’est pas que décorative : c’est une manière finalement assez précise de penser la séance comme une coordination dynamique entre deux êtres vivants.
Une psychothérapie avance parfois lorsqu’un patient fait l’expérience suivante : “Je peux être rejoint sans être envahi. Je peux être contredit sans être humilié. Je peux être ralenti sans être contrôlé. Je peux être laissé en silence sans être abandonné. Je peux sentir une émotion sans que l’autre s’effondre avec moi.”
Ce sont « que » de petits événements, de petites choses en apparence anodines, mais qui modifient le couplage au monde chez le patient.
Et peut-être bien que l’accordage thérapeutique se situe dans cette manière très simple et très difficile à la fois de dire, avec tout son corps autant qu’avec ses mots, “je suis avec vous … et je garde assez d’appui pour que nous puissions aller ailleurs. Vous pouvez compter sur moi.”
Références
Ameli, F., Abbarchi Minucci, F., Zanini, L., Calmi, G., & Spitoni, G. F. (2025). A systematic review of patient-therapist synchrony as an indicator of emotion regulation in psychotherapy: An integrated approach. Research in Psychotherapy: Psychopathology, Process and Outcome, 28(2), 866. doi:10.4081/ripppo.2025.866
Baggs, E., & Chemero, A. (2021). Radical embodiment in two directions. Synthese, 198, 2175–2190. doi:10.1007/s11229-018-02020-9
Chemero, A. (2009). Radical embodied cognitive science. MIT Press.
Fuchs, T. (2016). Intercorporeality and interaffectivity. Phenomenology and Mind, 11, 194–209. doi:10.13128/Phe_Mi-20119
Gregorini, C., De Carli, P., Parolin, L. A. L., Tschacher, W., & Preti, E. (2025). Potential role of nonverbal synchrony in psychotherapy: A meta-analysis. Counselling and Psychotherapy Research, 25(1), e12885. doi:10.1002/capr.12885
Koole, S. L., & Tschacher, W. (2016). Synchrony in psychotherapy: A review and an integrative framework for the therapeutic alliance. Frontiers in Psychology, 7, 862. doi:10.3389/fpsyg.2016.00862



