Sortir du cabinet : effet de mode ou révolution clinique ?
Depuis quelques années, quelque chose bouge dans le paysage psychothérapeutique. Sortir du cabinet, marcher en séance, recevoir dans un parc, travailler en forêt, penser le soin à partir du vivant : ce qui, hier encore, pouvait sembler périphérique ou marginal, devient progressivement pensable, dicible et praticable. Cela suscite de l’enthousiasme, bien sûr. De la curiosité aussi. Et parfois cette réserve légitime que toute évolution clinique sérieuse devrait rencontrer. Car la question mérite mieux qu’un emballement ou qu’un rejet réflexe : sommes-nous face à un simple déplacement de décor, à une variation de forme séduisante et esthétique, ou bien à un déplacement plus profond de notre manière même de concevoir l’acte thérapeutique ?
À mes yeux, la réponse appelle une certaine nuance. Nous ne sommes ni devant une mode superficielle, ni devant une révolution déjà accomplie. Nous sommes plutôt au seuil d’une mutation : un déplacement encore inégal, encore partiellement documenté, mais suffisamment consistant pour obliger la clinique à se penser autrement.
Pourquoi ce mouvement nous parle-t-il autant ? Peut-être parce qu’il vient toucher un angle mort de la psychothérapie moderne : la tendance à considérer le lieu comme allant de soi. Comme si le cadre était d’abord une affaire d’horaires, de règles, de confidentialité et de dispositif symbolique, mais beaucoup moins une affaire d’espace vécu. Or le lieu n’est pas neutre. Il façonne la rencontre. Il colore la présence. Il module le sentiment de sécurité. Il infléchit les rapports de pouvoir. Il ouvre ou restreint certaines formes de parole, certaines formes de silence et certaines formes d’attention à soi et au monde.
Autrement dit, le cadre ne se réduit pas à ce qui contient ; il participe aussi à ce qui devient possible. Il y a des lieux qui contractent. D’autres qui desserrent. Il y a des espaces qui invitent au contrôle, à la tenue, à la maîtrise de soi. Et d’autres qui autorisent davantage de mobilité psychique, davantage d’association, parfois davantage de souffle. Une synthèse récente dans Health & Place montre que les environnements fondés sur la nature peuvent favoriser l’engagement en santé mentale en étant perçus comme des espaces plus neutres, moins intimidants et parfois plus collaboratifs. Dans une étude phénoménologique sur l’environnement bâti de la psychothérapie, des cliniciens décrivent eux aussi que l’espace modifie concrètement les possibilités de parole, d’association et de présence.
C’est là, il me semble, que le débat devient réellement fécond. Sortir du cabinet, ce n’est pas simplement sortir d’une pièce. C’est rouvrir une question que l’institution psychothérapeutique avait en partie refermée : qu’est-ce qui, dans le cadre, soigne ? Est-ce le face-à-face ? L’intimité feutrée ? La stabilité rassurante ? La ritualisation ? Le mobilier familier ? Ou bien, dans certains cas, est-ce aussi le côte-à-côte, le pas partagé, le rythme de la marche, l’ouverture de l’horizon, la médiation du paysage, le fait de ne pas avoir à soutenir constamment le poids du regard direct ? Pour enrichir cette réflexion, le concept d’“environmental safe uncertainty” proposé par Cooley et ses collègues me paraît ici particulièrement fécond : il ne s’agit ni de sacraliser le cabinet, ni d’idéaliser l’extérieur, mais d’adopter une position de curiosité critique où le lieu de thérapie devient lui-même un objet de réflexion clinique partagé avec le patient.
C’est d’ailleurs pour cela que j’ai du mal à n’y voir qu’un simple effet de mode. Une mode séduit ; une mutation oblige à penser. Lorsqu’une pratique commence à produire des recommandations professionnelles, à être discutée en termes d’indications, de consentement, de sécurité et de compétences, on sort du registre du phénomène de surface. La guidance de la British Psychological Society traite la thérapie en extérieur comme un contexte clinique possible, à condition qu’il reste sûr, contenant et éthiquement pensé. Le point est important : le dehors n’est pas présenté comme “mieux” en soi, mais comme un cadre qui peut devenir pertinent pour certains patients, à certaines conditions.
Mais si l’on veut garder la tête froide, parler de révolution clinique serait encore un tantinet excessif. D’abord parce que les niveaux de preuve restent limités. Le champ demeure hétérogène : certaines études portent sur des thérapies verbales en marchant, d’autres sur des dispositifs plus larges de soins fondés sur la nature. Ensuite parce que les études comparatives robustes sont encore rares. L’essai randomisé de Dickmeyer et al., mené auprès de 37 hommes présentant une humeur dépressive, suggère que la walk-and-talk therapy est faisable, acceptable et prometteuse, avec un bon maintien dans le soin ; mais il ne permet pas de conclure à une supériorité générale du outdoor sur l’indoor. Autrement dit, le signal clinique existe, il mérite d’être pris au sérieux, mais du chemin reste à parcourir pour voir un basculement doctrinal s’initier.
Il faut aussi rappeler que sortir du cabinet ne simplifie pas la clinique ; cela la complexifie. La confidentialité devient plus fragile, les interruptions plus probables, l’exposition au regard d’autrui plus difficile à maîtriser. La question du consentement éclairé change de densité : elle devient palpable. La question des frontières se redessine elle aussi. Des travaux récents sur l’expérience des thérapeutes en espaces naturels publics montrent que l’enrichissement relationnel du dehors s’accompagne d’une vigilance accrue quant au cadre, aux frontières professionnelles et à la confidentialité ; les textes consacrés aux enjeux éthiques de la psychothérapie en milieu naturel confirment, de leur côté, l’importance de la compétence, du consentement éclairé et de la protection de la vie privée.
Il existe néanmoins un autre argument en faveur d’une transformation réelle : la question n’est plus seulement individuelle, elle devient organisationnelle. Les travaux de Cooley et al. montrent que si tant de praticiens restent dans le cabinet, ce n’est pas toujours parce qu’il est cliniquement supérieur. C’est aussi parce qu’il est institutionnellement plus familier, juridiquement plus défendable, administrativement plus simple, et culturellement plus légitime. Le cabinet apparaît alors comme le lieu de la safe certainty, tandis que sortir suppose une culture de service capable de soutenir autrement le cadre thérapeutique : leadership, formation, coopération d’équipe et tolérance plus fine à l’incertitude. Dans le même esprit, James et al. montrent que l’introduction de séances en extérieur oblige très concrètement à repenser la confidentialité, la sécurité, le soutien de l’équipe et les modalités pratiques de mise en œuvre. Dès lors, ce qui se déplace n’est pas seulement le lieu de la séance, mais aussi les repères professionnels et organisationnels qui la rendent possible. Et c’est peut-être là que la mutation devient la plus intéressante : lorsqu’un changement de lieu oblige aussi un changement de culture clinique. À partir du moment où une pratique modifie les habitudes cliniques, les modèles de gouvernance et les arbitrages de risque, on touche bien à quelque chose de plus profond qu’une simple tendance.
Dès lors, dire que sortir du cabinet n’est pas encore une révolution clinique accomplie me paraît assez juste. Mais dire qu’il ne se passe rien d’important serait, à l’inverse, une manière de ne pas voir ce qui est déjà en train de travailler la clinique de l’intérieur. Il s’agit, selon moi, d’une mutation en cours. Une mutation qui oblige à considérer la psychothérapie comme une pratique située, incarnée et écologiquement inscrite. Une pratique où l’espace n’est pas un simple contenant neutre, mais un composant actif du dispositif thérapeutique.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille désormais faire thérapie dehors. Le propos ne consiste pas à remplacer une norme par une autre, ni à substituer un nouvel impératif à l’ancien. Il consiste plus sobrement, et en réalité plus radicalement, à reconnaître que le lieu de la thérapie devrait peut-être être pensé avec autant de rigueur clinique que la méthode, le rythme, le type d’intervention, ou la manière d’habiter la relation.
Ce débat a sans doute le mérite de déplacer la réflexion clinique vers un objet longtemps considéré comme une évidence : le lieu même de la thérapie. Car ce qui se joue ici ne relève pas seulement d’une innovation de format, mais d’une interrogation plus fondamentale sur les conditions de possibilité du travail psychique. Le cabinet n’est pas un cadre universel au sens fort ; il est une construction historique, clinique et culturelle, devenue normative à force d’évidence. Les pratiques en extérieur ne signent donc pas nécessairement une rupture, mais elles rendent visible ce que le modèle classique tend parfois à invisibiliser : le fait que toute psychothérapie est située, incarnée, spatialement organisée, et traversée par les propriétés du milieu dans lequel elle s’exerce. C’est peut-être là que réside leur apport le plus fécond : moins dans la promesse d’un “ailleurs” thérapeutique supérieur, que dans la possibilité de penser plus rigoureusement la pluralité des cadres de soin.
Il me vient alors la question suivante que je vous laisse en pâture : jusqu’où sommes-nous prêts, en psychothérapie, à considérer l’espace non comme un simple support, mais comme une dimension constitutive de l’acte clinique ?
Bonnes réflexions 🙂
Références
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Cooley, S. J., & Robertson, N. (2020). The use of talking therapy outdoors. British Psychological Society.
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Cooley, S. J., Jones, C. R., Moss, D., & Robertson, N. (2022). Organizational perspectives on outdoor talking therapy: Towards a position of “environmental safe uncertainty”. British Journal of Clinical Psychology, 61(1), 132–156.
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Dickmeyer, A., Smith, J. J., Halpin, S., McMullen, S., Drew, R., Morgan, P., Valkenborghs, S., Kay-Lambkin, F., & Young, M. D. (2025). Walk-and-talk therapy versus conventional indoor therapy for men with low mood: A randomised pilot study. Clinical Psychology & Psychotherapy, 32(1), e70035.
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