Sortir du cabinet ne consiste pas seulement à déplacer la séance dans un autre décor. Lorsque la psychothérapie se déroule en forêt ou, plus largement, dans un environnement naturel, c’est souvent la forme même de la relation thérapeutique qui se reconfigure : la posture du thérapeute, la qualité de présence, le rythme de la parole, le rapport au silence, l’usage du corps et la fonction du cadre changent simultanément. La littérature scientifique disponible ne permet pas encore d’affirmer que la forêt produit systématiquement une “meilleure” alliance thérapeutique qu’un cadre classique ; en revanche, elle suggère de manière assez convergente qu’elle modifie profondément les conditions relationnelles dans lesquelles cette alliance se construit.
Un premier effet, souvent décrit dans les études qualitatives, concerne la redistribution de la dissymétrie implicite entre thérapeute et patient. Dans le cabinet, l’espace est habituellement organisé par le clinicien : il en fixe les contours, les règles, le mobilier, le tempo. En extérieur, et plus encore en forêt, une partie de cette maîtrise se décentre. Le thérapeute n’est plus seulement l’hôte du cadre ; il devient lui aussi un sujet en mouvement, exposé à la météo, au terrain, aux imprévus du vivant. La méta-synthèse de Cooley et al. (2020) montre que cette configuration favorise souvent une relation vécue comme plus mutuelle, moins hiérarchique, plus collaborative. Une étude qualitative plus récente sur les thérapeutes travaillant en milieu naturel rapporte également une impression d’égalisation de la relation, liée à une vulnérabilité davantage partagée et à une présence moins formalisée.
Un deuxième déplacement concerne la modalité corporelle de la rencontre. La thérapie en forêt ne repose plus uniquement sur un échange verbal face à face ; elle introduit une co-présence dynamique, souvent côte à côte, où la marche, l’orientation du regard, le souffle, les pauses et les variations du milieu participent au processus. Plusieurs patients interrogés par Meuwese et al. (2021) décrivent que regarder le paysage, plutôt que soutenir en permanence le regard du thérapeute, facilite l’accès à des vécus plus intimes et plus sensibles. Pour certains, cette configuration réduit la pression interactionnelle et permet une parole moins défensive, plus spontanée, parfois plus incarnée. Il ne s’agit pas d’un effet universel, mais d’un changement clinique important : la forêt semble rendre possible une autre économie de la parole et du silence.
La forêt introduit aussi ce que l’on pourrait appeler un troisième terme thérapeutique. Dans le cabinet, le dispositif relationnel se structure principalement autour du duo patient-thérapeute. En forêt, l’environnement cesse d’être un simple arrière-plan pour devenir un élément actif de l’expérience : il offre des appuis sensoriels, des métaphores, des rythmes, des surprises, parfois des résistances. Dans l’étude de Meuwese et al. (2021), les participants rapportent que la nature aide à se rapprocher de leur monde interne, à réguler des affects intenses et à faire émerger des associations nouvelles. Cette idée d’un environnement co-acteur du processus apparaît aussi dans les synthèses récentes sur les outdoor therapies, même si les mécanismes précis restent encore insuffisamment formalisés dans la littérature.
S’agissant plus spécifiquement de la forêt, certaines données suggèrent un apport qualitatif particulier. Une étude comparant l’expérience d’un temps passé en forêt à celle d’un temps passé dans un champ montre que les deux environnements favorisent le calme, la connexion et le ressourcement, mais que la forêt est plus souvent associée à une forme d’abri émotionnel, ainsi qu’à un sentiment accru de force intérieure et de concentration sur soi. Il faut rester prudent : cette étude n’est pas une recherche sur la psychothérapie au sens strict, et elle ne démontre donc pas directement un effet sur l’alliance thérapeutique. Néanmoins, elle éclaire un point cliniquement intéressant : la forêt pourrait offrir, pour certains sujets, une qualité de contenance expérientielle particulièrement favorable au travail thérapeutique.
Pour autant, il serait scientifiquement imprudent de romantiser le dehors. La forêt n’améliore pas mécaniquement la relation thérapeutique ; elle la complexifie. En sortant du cabinet, on gagne souvent en souplesse, en mobilité et en richesse sensorielle, mais on perd aussi une partie de la stabilité du cadre classique. Jordan et Marshall (2010) soulignaient déjà que la psychothérapie dehors impose de retravailler en profondeur la question du Cadre : confidentialité, interruptions, visibilité sociale, sécurité physique, gestion des imprévus, choix du trajet, place du silence, seuils de dévoilement. Ce qui enrichit la relation peut aussi la fragiliser si le cadre n’est pas explicitement pensé, négocié et maintenu.
C’est d’ailleurs l’un des points les plus importants de la littérature récente : les bénéfices rapportés concernent souvent davantage le style relationnel que la preuve d’une alliance thérapeutique quantitativement supérieure. L’essai pilote randomisé de Dickmeyer et al. (2025) sur la walk-and-talk therapy chez des hommes présentant une humeur dépressive suggère que ce format est acceptable et cliniquement prometteur, avec certains avantages sur la détresse psychologique, l’anxiété et le stress, mais il ne permet pas de conclure à une supériorité générale et définitive du dehors sur l’indoor. À l’inverse, un essai multisite sur la nature-based therapy a montré que la qualité de l’alliance thérapeutique modulait significativement les effets de l’intervention sur la détresse psychologique et le bien-être. Autrement dit, la nature ne remplace pas la relation ; elle semble plutôt en reconfigurer les conditions d’efficacité.
L’umbrella review de Harper et al. (2021) apporte ici une mise au point salutaire. En examinant quatorze revues systématiques et méta-analyses sur diverses formes d’outdoor therapies, les auteurs concluent que les résultats sont globalement encourageants, mais que les théories du changement restent souvent sous-décrites et que la contribution spécifique de la nature demeure insuffisamment explicitée. Cette réserve est essentielle pour notre champ : elle invite à ne pas confondre intuition clinique, expérience professionnelle et démonstration scientifique. Oui, la nature semble soutenir des processus thérapeutiques utiles ; non, nous ne disposons pas encore d’un modèle pleinement stabilisé expliquant, dans le détail, comment la forêt transforme la relation thérapeutique selon les profils de patients, les indications cliniques et les styles d’intervention.
À mes yeux, la conclusion la plus juste est donc la suivante : la forêt ne remplace pas le cadre thérapeutique, elle le recompose. Elle tend à horizontaliser la relation sans abolir l’asymétrie clinique. Elle soutient une présence plus incarnée sans rendre le travail psychique “plus facile” pour tous. Elle offre une contenance sensorielle et symbolique qui peut favoriser le dévoilement, la régulation et l’élaboration, tout en exigeant du thérapeute une vigilance accrue sur les frontières, la sécurité et la lisibilité du dispositif. En ce sens, la forêt n’est ni un simple décor, ni une solution miracle : elle est un milieu relationnel à part entière, avec ses potentiels, ses contraintes et sa grammaire propre.
Pour les cliniciens, cela ouvre une nouvelle perspective, une réflexion qui n’est pas optionnelle. Travailler en forêt ne consiste pas seulement à “faire dehors” ce que l’on faisait dedans. Cela implique de penser autrement la présence thérapeutique, la place du corps, la fonction du paysage, la négociation du cadre et les indications cliniques. La question n’est donc peut-être pas : la forêt améliore-t-elle la relation thérapeutique ? Mais plutôt : dans quelles conditions, pour quels patients, et selon quels dispositifs, la forêt permet-elle à la relation thérapeutique de devenir autrement opérante ?
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Références
Cooley, S. J., Jones, C. R., Kurtz, A., & Robertson, N. (2020). ‘Into the Wild’: A meta-synthesis of talking therapy in natural outdoor spaces.
Meuwese, D., Voort, M. van der, & colleagues (2021). The Value of Nature During Psychotherapy: A Qualitative Study of Client Experiences.
Moore, E., & Mahmood, Z. (2025). Talk With Me Outside: Therapists’ Experiences of the Therapeutic Relationship in Natural Outdoor Settings.
Jordan, M., & Marshall, H. (2010). Taking counselling and psychotherapy outside: Destruction or enrichment of the therapeutic frame?
Oomen-Welke, K., et al. (2023). Spending time in the forest or the field: qualitative semi-structured interviews…
Dickmeyer, A., et al. (2025). Walk-and-Talk Therapy Versus Conventional Indoor Therapy for Men With Low Mood: A Randomised Pilot Study.
Yang, Y., et al. (2023). The effectiveness of nature-based therapy for community psychological distress and well-being during COVID-19: a multi-site trial.
Harper, N. J., et al. (2021). Nature’s Role in Outdoor Therapies: An Umbrella Review.
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