ACT – Théorie des Soi : 6 – Le soi comme perspective

ACT – Théorie des Soi : 6 – Le soi comme perspective

Elsa fait défiler les photographies sur son téléphone.

À huit ans, elle se tient devant un portail d’école, les épaules remontées jusqu’aux oreilles. À vingt-trois ans, elle rit sur un quai de gare. Plus loin, elle porte sa fille nouveau-née contre elle. La dernière photographie a été prise quelques semaines avant son arrêt de travail.

Elle pose le téléphone.

– Je ne reconnais plus la personne que j’étais.

Depuis son épuisement, Elsa se sent plus lente. Elle hésite devant des décisions autrefois banales et supporte difficilement les environnements bruyants. Sa fille lui a demandé récemment quand elle redeviendrait « comme avant ».

– Je ne sais pas quoi lui répondre. Cette personne n’existe plus.

Je regarde la première photographie.

– La petite fille devant l’école, vous vous souvenez de ce qu’elle voyait ?

Elsa rapproche l’écran.

– Le portail. Il me paraissait immense. Et il y avait une surveillante avec un manteau rouge.

– Si nous lui avions demandé à ce moment-là : « Qui voit ce portail ? », qu’aurait-elle répondu ?

– Moi.

– Et la jeune femme sur le quai de gare ?

– Elle aurait répondu la même chose.

– Aujourd’hui, qui remarque qu’elle ne se reconnaît plus dans ces photographies ?

Elsa relève les yeux.

– Moi aussi.

Le mot n’a pas désigné la même enfant, le même corps, les mêmes pensées ni la même manière de vivre. Pourtant, à chaque moment, l’expérience s’est organisée depuis une position appelée « moi ».

C’est à cette perspective que nous allons nous intéresser.

Plusieurs noms pour parler de la perspective

Le vocabulaire de l’ACT peut rapidement devenir déroutant.

La fonction que nous appellerons ici soi comme perspective est également désignée par les expressions self-as-context, soi-comme-contexte, soi observateur ou soi transcendant.

Ces appellations ne mettent pas l’accent au même endroit.

Le terme soi observateur insiste sur l’expérience de remarquer ce qui se passe. Le soi transcendant souligne la continuité de la perspective à travers des expériences changeantes. L’expression soi-comme-contexte indique que cette perspective ne se réduit à aucun des événements qu’elle permet de rencontrer.

L’expression soi comme perspective présente un autre intérêt : elle attire directement notre attention sur la position « je-ici-maintenant » depuis laquelle une personne entre en relation avec son expérience.

C’est cette appellation que nous retiendrons désormais.

Le « je » qui décrit et la position dans le temps et l’espace depuis lequel on décrit

Lorsque nous parlons de nous-mêmes, le mot « je » peut remplir plusieurs fonctions.

Elsa peut dire :

« Je suis devenue fragile. »

Elle attribue alors une propriété à sa personne. Cette phrase appartient au soi conceptuel.

Elle peut également dire :

« Je remarque que mes épaules se contractent lorsque je regarde cette photographie. »

Elle décrit une expérience actuelle. Elle mobilise le soi expérientiel.

Une troisième fonction reste moins visible. Dans chacune de ces phrases, l’expérience est rapportée depuis une perspective : je suis ici, maintenant, en train de remarquer quelque chose.

William James distinguait déjà le « Me », le soi que nous pouvons connaître et décrire, du « I », le sujet qui connaît (James, 1890). La distinction proposée par l’ACT ne recouvre pas exactement celle de James. Elle conserve néanmoins une intuition importante : le contenu de ce que nous savons sur nous-mêmes diffère de la perspective depuis laquelle ce contenu est connu.

Le soi comme perspective ne nous apprend pas si Elsa est courageuse, fragile, énergique ou épuisée. Il désigne le point depuis lequel ces expériences et ces descriptions sont rencontrées.

Le point RFT : « je-ici-maintenant »

Je demande à Elsa de regarder son sac, posé près de son fauteuil.

– De votre point de vue, où est-il ?

– Ici, à côté de moi.

– Et pour moi, ce sera plutôt là-bas, près de vous.

Si nous échangions nos places, « ici » se déplacerait avec chacune de nous. Le sac ne contient donc pas une propriété intrinsèque appelée « ici ». Cette relation dépend de la position depuis laquelle l’espace est organisé.

Il en va de même pour « maintenant ».

La petite fille devant l’école vivait un moment qu’elle appelait « maintenant ». Aujourd’hui, ce moment est devenu « alors ». Le présent de l’enfant se trouve dans le passé d’Elsa, mais il était bien le centre temporel de son expérience lorsqu’elle le vivait.

Les termes « je », « ici » et « maintenant » fonctionnent de cette manière. Leur contenu change avec la position de la personne qui parle.

La Théorie des Cadres Relationnels appelle relations déictiques les relations organisées à partir de la perspective du locuteur :

– je et vous ;

– ici et là-bas ;

– maintenant et alors.

Le mot déictique vient d’un terme grec signifiant montrer. Lorsque je dis « ici », le mot ne décrit pas un lieu déterminé une fois pour toutes. Il montre la position depuis laquelle je parle.

La RFT propose que notre capacité à adopter une perspective se construise à travers l’apprentissage de ces relations. L’enfant répond progressivement à des questions comme :

« Que vois-tu depuis ta place ? »

« Qu’est-ce que je vois depuis la mienne ? »

« Que fais-tu maintenant ? »

« Que faisais-tu alors ? »

Au fil de milliers d’interactions, une régularité prend forme. Ce que je vois, pense ou ressens change. La position depuis laquelle je réponds reste organisée comme « je-ici-maintenant ».

Le soi comme perspective ne serait donc pas un personnage installé quelque part dans l’esprit. Il correspond à un répertoire appris de prise de perspective (McEnteggart et al., 2018).

Cette lecture permet de conserver l’expérience d’une continuité sans supposer l’existence d’une entité immuable cachée derrière nos pensées.

Une perspective qui disparaît derrière ce qu’elle montre

La perspective reste généralement à l’arrière-plan.

Lorsque vous regardez un arbre, vous remarquez l’arbre. Vous ne pensez pas nécessairement au point depuis lequel vous le regardez. Lorsque vous ressentez une douleur, votre attention se porte sur la douleur, sa localisation ou ses conséquences. La perspective depuis laquelle elle est ressentie devient presque invisible.

Blackledge et Barnes-Holmes soulignent que la relation « je-ici-maintenant » accompagne notre activité verbale avec une telle constance qu’elle s’efface derrière les contenus de l’expérience. Les pensées, les émotions et les événements occupent la scène. Le point de vue depuis lequel ils apparaissent reste rarement interrogé (Blackledge et Barnes-Holmes, 2009).

Elsa voit la fatigue, le ralentissement et la distance qui la sépare de certaines photographies. Ces changements sont si importants qu’ils semblent avoir emporté la personne entière.

– Quand vous dites que vous n’êtes plus la même, que remarquez-vous exactement ?

– Je n’ai plus la même énergie. Je ne réagis plus de la même façon. Je ne prends plus les mêmes décisions.

– Toutes ces choses ont changé.

– Oui.

– Et comment connaissez-vous ce changement ?

Elle réfléchit.

– Je compare.

– Depuis où cette comparaison est-elle faite ?

Elsa regarde de nouveau son téléphone.

– Depuis maintenant.

Ce « maintenant » ne lui révèle pas une identité cachée qui aurait résisté à l’épuisement. Il lui permet de reconnaître que la comparaison entre « avant » et « aujourd’hui » est elle-même effectuée depuis une perspective actuelle.

Elle peut observer le changement parce qu’elle ne se trouve pas entièrement contenue dans l’un de ses termes.

Une perspective, pas un personnage intérieur

L’idée d’une perspective peut encore suggérer la présence d’un témoin installé derrière l’expérience. Une sorte de personnage silencieux regarderait défiler les pensées, les sensations et les épisodes de notre vie depuis un espace protégé.

Cette image pose rapidement une question : qui observe ce personnage ?

Si nous répondons qu’un second témoin le regarde, nous créons une régression sans fin. Si nous affirmons qu’il s’agit d’une conscience pure située hors de l’expérience, nous avons quitté le terrain fonctionnel de l’ACT pour entrer dans une proposition métaphysique.

La RFT offre une lecture bien plus sobre. La perspective existe dans des relations :

« Je remarque cette pensée depuis ici. »

« Je me souviens maintenant de ce que je ressentais alors. »

« Depuis ma position, je vois ceci ; depuis la vôtre, vous voyez peut-être autre chose. »

La continuité éprouvée par Elsa ne démontre donc pas qu’une Elsa essentielle serait restée intacte derrière toutes les autres. Elle montre que des expériences très différentes peuvent être rapportées à une même perspective.

La petite fille devant l’école ne possédait ni les connaissances ni le corps d’Elsa aujourd’hui. Pourtant, lorsqu’elle disait « je », elle organisait déjà son expérience à partir d’un « ici » et d’un « maintenant ».

Revoir la photographie depuis deux présents

Je demande à Elsa de choisir une image.

Elle retient celle du quai de gare. Elle avait vingt-trois ans et partait seule pour un séjour de plusieurs mois à l’étranger.

– Regardez la scène depuis aujourd’hui. Que voyez-vous ?

– Une jeune femme qui ne savait pas à quel point elle avait de la chance.

– Maintenant, essayez de retrouver la scène depuis sa position à elle. Que voyait-elle ?

Elsa ferme les yeux.

– Le train. Mon père qui restait un peu à l’écart. Ma valise était trop lourde.

– Que ressentait-elle ?

– Elle avait peur. Elle faisait semblant d’être impatiente de partir.

La première réponse venait d’Elsa aujourd’hui. La seconde tentait de retrouver la perspective de la jeune femme sur le quai. Les deux positions appartiennent à la même trajectoire, mais elles ne disposent pas des mêmes informations.

– Depuis aujourd’hui, elle vous paraît chanceuse.

– Oui.

– Depuis sa position, elle était inquiète.

– Très inquiète.

– Laquelle est la bonne Elsa ?

Elle sourit.

– Les deux, j’imagine.

La question n’appelle pourtant pas l’addition de deux identités. Elle révèle deux perspectives temporelles. Elsa peut passer de l’une à l’autre, puis revenir à la pièce dans laquelle elle se trouve maintenant.

Le soi comme perspective permet cette circulation. Une position relativement stable rend possible l’exploration de points de vue différents sans que la personne disparaisse dans chacun d’eux.

Le soi expérientiel suit, le soi comme perspective situe

La distinction avec le soi expérientiel devient maintenant plus précise.

Lorsque Elsa dit :

« Je remarque une douleur dans mes épaules »,

elle décrit une expérience présente. Le soi expérientiel suit ce qui se passe.

Lorsqu’elle reconnaît :

« Cette douleur est remarquée depuis ici, maintenant »,

elle rend explicite la perspective depuis laquelle l’expérience est connue.

Le soi expérientiel discrimine les événements qui composent le flux : une pensée apparaît, une émotion change, un mouvement commence. Le soi comme perspective situe ce flux relativement à un point de vue.

Nous pourrions résumer ainsi :

Le soi expérientiel répond à la question : « Que suis-je en train de vivre ? »

Le soi comme perspective répond à la question : « Depuis quel point de vue cette expérience est-elle rencontrée ? »

Dans la vie quotidienne, ces fonctions travaillent ensemble. Pour reconnaître sa perspective, Elsa doit prendre conscience de ce qu’elle éprouve. Pour décrire son expérience comme « mienne, ici et maintenant », elle mobilise déjà les relations qui organisent cette perspective.

La distinction ne sépare pas deux personnages. Elle précise deux fonctions.

Une perspective n’existe jamais seule

Le soi comme perspective ne concerne pas uniquement la relation d’Elsa avec sa propre expérience. Les relations déictiques permettent aussi de passer de « je » à « vous ».

La fille d’Elsa lui a demandé :

– Quand est-ce que tu redeviendras comme avant ?

Elsa a entendu dans cette question une confirmation douloureuse : même sa fille voyait qu’elle avait disparu.

Je lui demande de reprendre la scène depuis plusieurs positions.

– Lorsque vous entendez cette question depuis votre place, que signifie-t-elle ?

– Qu’elle préfère la mère que j’étais.

– Et si vous essayez de regarder la scène depuis sa place à elle ?

Elsa reste silencieuse.

– Elle a dix ans. Elle veut probablement savoir si les choses vont rester comme ça.

– Que peut-elle voir depuis sa position ?

– Une mère qui se repose beaucoup et qui annule des sorties. Elle ne sait pas ce qui se passe à l’intérieur.

– Et depuis votre position ?

– J’entends que je la déçois.

Ces perspectives peuvent coexister. Elsa n’a pas à abandonner sa douleur pour imaginer l’incertitude de sa fille. Elle peut reconnaître que chacune rencontre la situation depuis une position différente.

Les recherches en RFT relient cette flexibilité déictique aux capacités de prise de perspective, d’empathie et de compassion (McHugh, Barnes-Holmes et Barnes-Holmes, 2004). Comprendre la perspective d’autrui ne consiste pas à quitter la sienne. Il faut pouvoir se déplacer vers une autre position, puis revenir à ce que l’on sait, ressent et peut faire depuis ici.

Cette circulation évite deux impasses.

Elsa peut rester enfermée dans sa première lecture :

« Ma fille veut retrouver son ancienne mère. »

Elle peut également invalider son expérience au nom de celle de son enfant :

« Je n’ai pas le droit d’être blessée, elle est seulement inquiète. »

Le soi comme perspective lui permet de tenir les deux positions sans les fusionner.

Une position depuis laquelle répondre

Elsa apporte la semaine suivante une lettre qu’elle a commencé à écrire à sa fille.

Elle a d’abord voulu expliquer qu’elle redeviendrait bientôt comme avant. La promesse lui a paru impossible à tenir. Elle a ensuite envisagé de lui répondre qu’elle devait accepter la nouvelle situation. Cette phrase lui semblait trop définitive.

Elle a finalement écrit :

« Je ne sais pas encore ce qui redeviendra comme avant et ce qui changera. Je sais que je suis ici avec toi et que nous pouvons apprendre à traverser cette période ensemble. »

Elsa n’a pas résolu la question de son identité. Elle a changé les coordonnées depuis lesquelles elle y répond.

Au lieu de comparer la femme actuelle à une photographie passée, elle revient à une position : je suis ici, maintenant, en relation avec toi.

Cette perspective ne supprime ni la fatigue ni le deuil de certaines capacités. Elle leur fournit un espace dans lequel ils peuvent être reconnus sans parler au nom de toute la trajectoire de vie d’Elsa.

Dans sa formulation contemporaine, Hayes décrit cette fonction comme l’articulation souple de relations déictiques permettant d’observer et de décrire depuis un point de vue. Elle participe notamment à l’acceptation, à la défusion, à l’empathie et à l’autocompassion (Hayes et al., 2013).

Son intérêt réside dans la possibilité de ne pas perdre toute perspective lorsque l’expérience devient intense.

« Je suis encore ici »

Quelques semaines plus tard, Elsa rencontre une ancienne collègue.

– Tu as l’air d’aller beaucoup mieux, lui dit celle-ci. On retrouve l’ancienne Elsa.

La phrase lui fait plaisir et la blesse simultanément.

Autrefois, elle aurait probablement choisi l’une des deux réactions. Elle aurait accepté le compliment en dissimulant sa fatigue ou rejeté la remarque en expliquant qu’elle ne serait plus jamais la même.

Cette fois, elle remarque les deux mouvements.

– Une partie de moi était contente qu’elle me reconnaisse, raconte-t-elle. Une autre avait envie de lui dire qu’elle ne savait rien de ce que j’avais traversé.

– Et depuis où pouviez-vous remarquer ces deux réactions ?

Elsa cherche ses mots.

– J’étais là, avec elle. Je pouvais les sentir toutes les deux.

« J’étais là » ne décrit aucune qualité personnelle. La phrase ne décide pas si Elsa est forte, fragile, ancienne ou nouvelle. Elle situe le point depuis lequel plusieurs expériences peuvent être rencontrées.

Elsa n’avait pas retrouvé la femme des photographies. Elle avait retrouvé la perspective depuis laquelle la petite fille, la jeune voyageuse, la mère épuisée et la femme assise devant son ancienne collègue avaient chacune pu dire « je ».

Références

Blackledge, J. T., et Barnes-Holmes, D. (2009). Core processes in Acceptance and Commitment Therapy. Dans J. T. Blackledge, J. Ciarrochi et F. P. Deane (dir.), Acceptance and Commitment Therapy: Contemporary Theory, Research and Practice. Australian Academic Press. Consulter le chapitre

Hayes, S. C. (1995). Knowing selves. The Behavior Therapist, 18, 94–96. Consulter la publication

Hayes, S. C., Levin, M. E., Plumb-Vilardaga, J., Villatte, J. L., et Pistorello, J. (2013). Acceptance and Commitment Therapy and contextual behavioral science: Examining the progress of a distinctive model of behavioral and cognitive therapy. Behavior Therapy, 44(2), 180–198. Consulter l’article

James, W. (1890). The Principles of Psychology. Henry Holt. Consulter l’ouvrage

McEnteggart, C., Barnes-Holmes, Y., Hussey, I., et Barnes-Holmes, D. (2018). A brief tutorial on Acceptance and Commitment Therapy as seen through the lens of derived stimulus relations. Perspectives on Behavior Science, 41, 215–227. Consulter l’article

McHugh, L., Barnes-Holmes, Y., et Barnes-Holmes, D. (2004). A relational frame account of the development of complex cognitive phenomena: Perspective-taking. The Psychological Record, 54, 115–145. Consulter l’article

Egide Altenloh
Suivez-moi
0 0 votes
Evaluation
S’abonner
Notifier de
guest

Chargement du capcha...

0 Commentaires
Oldest
Newest Most Voted