Quand une forêt brûle : faire le deuil d’un territoire

Quand une forêt brûle : faire le deuil d’un territoire

Lors de notre résidence de travail Terra Sylvia fin juillet, Yann nous a fait part de sa profonde tristesse suite aux incendies qui ont ravagé la forêt de Fontainebleau, lieu de consultation pour son activité écothérapeutique, mais pas seulement. Un lieu d’escalade, un lieu de ressourcement, un lieu d’émerveillement et de solitude rafraichissante venait de disparaitre sous ses yeux en quelques jours.

Son partage était bouleversant, triste, et on pouvait ressentir avec lui sa profonde détresse par rapport aux événements.

L’un de nous tente une citation bien à propos déplaçant un peu la focal du partage de début de résidence.

Mais la détresse de Yann était toujours dans mon cœur. Je tente alors une intervention plus musclée : « vite un clou, je glisse. C’est ma citation préférée de Jésus Christ ».

Regards incrédules, rire de Thomas, Yann sort de sa torpeur. Je passe pour un bourrin, mais la mission était accomplie.

Je pensais naïvement être quitte d’éco-émotions pour les vacances.

Que nénni.

Depuis quelques jours, les Hautes Fagnes reviennent régulièrement dans un groupe WhatsApp que nous partageons entre écothérapeutes.

Nous avons l’habitude d’y échanger des articles, des photos de lieux inspirants, des événements qui touchent notre pratique, des questions. Cette fois, ce sont surtout des podcasts sur la robustesse, la résilience, des nouvelles du feu et quelques commentaires où l’émotion affleure rapidement.

Les Fagnes sont proches de chez nous.

Et cela change beaucoup de choses.

Je peux être bouleversé par les incendies qui ravagent le Canada, la Grèce ou le sud de la France. Je peux mesurer l’ampleur écologique d’une forêt qui disparaît à plusieurs milliers de kilomètres. Mais lorsqu’un endroit que je connais commence à brûler, l’expérience devient beaucoup moins abstraite. C’est ce que Yann a vécu fin juillet et ce que nous avons vécu 15 jours plus tard.

Depuis le 14 août, près de 3 000 hectares ont été touchés dans les Hautes Fagnes. L’incendie, exceptionnel par son ampleur en Belgique, a mobilisé des moyens belges et internationaux et continue encore, au moment où j’écris ces lignes, à nécessiter une surveillance importante (Biesemans & Abnett, 2026).

Pour beaucoup d’entre nous, les Fagnes ne constituent pas uniquement une réserve naturelle située à l’est de la Belgique. Nous y avons marché. Nous connaissons certains chemins. Nous y avons peut-être emmené des patients. Nous y avons vécu des journées de formation, des discussions, des moments seuls. Nous avons appris à reconnaître certaines lumières, certaines odeurs, le bruit particulier des pas dans les zones humides.

Un lieu finit toujours par entrer discrètement, sensoriellement, dans une vie.

Et c’est probablement ce qui explique qu’en le voyant brûler, quelque chose puisse faire mal alors que nous n’y possédons ni maison, ni terrain, ni bien matériel.

Cette réaction porte plusieurs noms dans la littérature : solastalgie, deuil écologique, parfois deuil environnemental ou souffrance écologique. Les frontières entre ces notions restent encore imparfaitement stabilisées (Comtesse et al., 2021). Derrière ces termes se trouve une expérience finalement assez simple à formuler :

un endroit auquel une partie de notre vie était liée n’est plus tout à fait le même endroit.

Et nous devons désormais apprendre à vivre avec ce qui en reste.

« Je connaissais cette route par cœur »

Une étude parue cet été arrive à point nommé pour nourrir notre réflexion.

Alex Greer et ses collègues (2026) ont rencontré 69 foyers ayant perdu leur résidence principale lors d’incendies en Californie du Nord. Les entretiens reposaient sur des photographies prises par les participants eux-mêmes, qui servaient de point de départ pour raconter leur relation au lieu avant et après le feu.

L’un des témoignages concerne une chose apparemment anodine : une route. Le participant nommé L05 par les auteurs — que nous appellerons Lucie — appartient à un foyer du comté de Lake ; son récit concerne le paysage après le Valley Fire de 2015.

Lucie explique qu’avant l’incendie cette route faisait partie du quotidien : elle était empruntée plusieurs fois par jour. Lors du premier trajet de nuit après le feu, tout est pourtant devenu étrange. Le paysage est transformé au point que les repères habituels ne fonctionnent plus. Une question surgit : « Où suis-je ? »

La route est pourtant toujours là. Ce sont les repères qui ont disparu ou changé : les arbres, les ouvertures du paysage, les formes familières qui permettaient de savoir où l’on se trouvait sans avoir à y penser.

Lucie résume l’expérience avec un peu d’autodérision : « Apparemment, je fais partie de ces gens qui tournent à l’arbre. »

J’aime beaucoup ce témoignage.

Parce qu’il dit quelque chose que le terme « attachement au lieu » ne permet pas immédiatement de sentir.

Nous ne vivons pas simplement dans des endroits. Avec le temps, nous apprenons à fonctionner avec eux.

Lorsque je marche sur un chemin connu, je ne calcule plus chaque déplacement. Je sais, sans vraiment y penser, que le terrain descend après le virage. Mon regard anticipe une clairière. Je ralentis avant une portion glissante. Je sais qu’en prenant à gauche, le bruit de la route disparaîtra.

Le paysage participe à mon orientation.

Puis une étincelle se produit et un feu démarre.

La route existe encore, mais les indices avec lesquels j’avais appris à la parcourir ont changé.

Cette désorientation revient dans plusieurs recherches consacrées aux incendies. Dans son étude ethnographique du Cameron Peak Fire, au Colorado, Maya Daurio (2026) rapporte notamment le témoignage d’une participante identifiée par la lettre C — que nous appellerons Coline —, membre d’une famille ayant perdu sa maison.

Coline remonte la route vers l’endroit où se trouvait la maison. Elle est déjà émue, bien sûr.

Puis elle atteint un virage très précis.

Normalement, à cet endroit, un paysage familier apparaît.

Mais ce jour-là, il ne vient pas.

C’est à cet endroit qu’elle s’effondre.

Elle dira aux chercheurs qu’elle ne sait toujours pas exactement ce qui s’est passé : quelque chose dans le fait de voir ce lieu précis devenu différent était simplement devenu trop intense.

Ce qu’a vécu Coline à cet endroit n’est pas exceptionnel.

Parce que la perte n’arrive pas toujours au moment où nous apprenons qu’une forêt a brûlé.

Elle peut arriver au détour d’un chemin.

Le corps avance encore dans l’ancien paysage.

Puis le monde ne répond plus comme prévu.

La solastalgie : avoir le mal du pays sans être parti

C’est ce type d’expérience qu’Albrecht et ses collègues (2007) désignent par le terme de solastalgie.

La nostalgie survient traditionnellement lorsque nous sommes éloignés d’un lieu aimé. La solastalgie décrit quelque chose d’un peu plus étrange : le lieu change alors que nous sommes toujours là.

On pourrait presque parler d’un mal du pays sans exil.

Le paysage familier devient étranger.

Les recherches accumulées depuis une vingtaine d’années associent la solastalgie à des transformations environnementales très diverses, notamment au changement climatique, à l’urbanisation, à l’exploitation minière et à l’altération de territoires ruraux ou côtiers (Rafa et al., 2025).

Le deuil écologique couvre un territoire un peu plus large encore. Cunsolo et Ellis (2018) y incluent les réactions de deuil liées à la disparition ou à la transformation d’espèces, d’écosystèmes et de paysages auxquels nous accordons de la valeur.

Ces catégories se chevauchent largement.

Dans le cas des Fagnes, ce qui m’intéresse surtout est le deuil du lieu : ce qui arrive lorsque la transformation du milieu touche un territoire avec lequel une relation particulière avait eu le temps de se construire.

Une étude menée cette année auprès de 419 jeunes adultes turcs après de vastes incendies va dans ce sens. La détresse associée au paysage transformé y était particulièrement importante, davantage même que certaines pertes matérielles. Les auteurs observent également une forme de deuil non reconnu : éprouver une véritable souffrance tout en ayant le sentiment qu’il serait excessif ou illégitime de pleurer un paysage (Akkaya et al., 2026).

Je peux assez facilement imaginer la remarque :

« Oui, c’est triste, mais enfin… ce ne sont que des arbres. »

Ou :

« La nature repoussera. »

Peut-être.

Mais cela nous renseigne assez peu sur ce que la personne vient réellement de perdre.

Perdre un lieu, c’est parfois perdre une partie de soi

Dans les témoignages recueillis après les incendies californiens, les chercheurs retrouvent constamment la même chose : lorsque les personnes parlent du territoire, elles finissent rapidement par parler d’elles-mêmes.

De leur enfance.

De leurs parents.

De leurs enfants.

Des voisins.

De leurs habitudes.

Des raisons pour lesquelles elles avaient choisi de vivre là.

Greer et ses collègues parlent d’identité de lieu : certaines caractéristiques de notre environnement finissent par participer à la manière dont nous nous définissons nous-mêmes.

Ce phénomène est particulièrement visible dans les communautés dont les pratiques dépendent fortement d’un territoire.

Dans leur revue consacrée à la perte du lieu, De Biasio et Fernandez Velasco (2026) reprennent deux témoignages recueillis au Labrador par Cunsolo et ses collègues (2020). Le premier est celui d’une jeune femme inuit qui s’inquiète de ce que la disparition de la chasse au caribou fait à l’identité des jeunes hommes de sa génération. Elle se demande, très littéralement, où l’on peut récupérer cette part d’identité lorsqu’elle s’est perdue.

Le second témoignage est celui d’un père et grand-père. Il continue à parler à ses enfants des lieux de chasse, des endroits où l’on tuait le caribou, où l’on grimpait, où l’on campait. Mais raconter les itinéraires ne suffit pas : il ne peut plus les parcourir avec eux ni leur transmettre les gestes sur place. C’est cette impossibilité de remettre les savoirs en acte qui le rend, dit-il, « quite sad » (Cunsolo et al., 2020).

Cette dernière situation me paraît importante.

Le lieu conserve les souvenirs, mais il permet surtout de les remettre en acte.

Je peux raconter à mon enfant que je venais ici avec mon père.

Je peux aussi emprunter avec lui le même sentier, m’arrêter au même endroit et lui montrer ce que mon père me montrait.

Dans le deuxième cas, la transmission passe par le lieu.

Lorsque celui-ci disparaît ou devient inaccessible, la perte concerne donc également certaines façons de raconter son histoire.

Nos autobiographies ont une géographie.

Elles contiennent des maisons, des chemins, des plages, des arbres, des jardins, des bancs, parfois une pierre sur laquelle nous nous asseyons depuis vingt ans sans lui avoir jamais accordé beaucoup d’importance.

Jusqu’au jour où elle n’est plus là.

Nous sous-estimons ce que les lieux font pour nous

Lorsque nous demandons à quelqu’un ce qu’un lieu signifie pour lui, nous obtenons facilement des réponses symboliques :

« Cette forêt représente la liberté. »

« Je m’y sens en paix. »

« C’est mon refuge. »

Cela peut être utile.

Mais je poserais volontiers une autre question :

Qu’est-ce que cet endroit vous permettait de faire ?

Les réponses deviennent immédiatement plus concrètes.

J’y promenais mon chien tous les matins.

J’y courais après le travail.

J’y emmenais mes enfants.

Je savais où trouver des myrtilles.

Je pouvais marcher deux heures sans croiser de voiture.

Je m’asseyais toujours au même endroit.

J’y allais lorsque je sentais que je commençais à saturer.

Je pouvais parler avec mon compagnon en marchant, alors qu’à la maison nous finissions toujours par nous disputer.

Vous l’avez compris, je vais bien entendu vous parler des affordances.

Un milieu nous offre des possibilités d’action qui ne sont pas toujours présentes ailleurs.

Le chemin permet d’avancer côte à côte. Une souche permet de s’asseoir. Une pente demande un effort. Un couvert végétal crée une certaine intimité. Une vue dégagée invite à s’arrêter. Un trajet familier permet de marcher presque sans devoir décider où aller.

Virginia De Biasio et Pablo Fernandez Velasco (2026) proposent justement de comprendre une partie du deuil écologique comme la perte des possibilités de vie qui étaient soutenues par un lieu.

Je trouve cette proposition beaucoup plus forte qu’elle n’en a l’air.

Car le feu ne brûle alors plus seulement une forêt.

Il peut brûler la promenade du dimanche avec mon père, mon trajet de course du mercredi soir, le lieu où je savais être seul, l’endroit où j’apprenais quelque chose à mes enfants.

L’écosystème change et, avec lui, une partie du répertoire comportemental d’une personne.

Parfois, le lieu faisait une partie du travail

Et pour un thérapeute, il y a encore autre chose.

Je pense à certains patients qui utilisent très clairement un environnement pour se réguler.

Ils ne disent pas nécessairement : « Cette forêt régule mon système émotionnel. »

Ils disent :

« Quand ça ne va pas, je vais là-bas. »

Ce « là-bas » mérite qu’on s’y attarde.

Peut-être qu’ils marchent pendant quarante minutes.

Peut-être qu’ils connaissent parfaitement le trajet.

Peut-être que personne ne leur parle.

Peut-être que la température y est plus clémente.

Peut-être que le chien impose son rythme.

Peut-être que leur attention passe continuellement d’un bruit à une odeur, puis au sol, puis à un mouvement dans les arbres.

Tout cela compose une activité de régulation.

Dans une perspective incarnée et située, il devient difficile de déterminer où s’arrête exactement la personne et où commence la contribution de l’environnement.

Le lieu fait une partie du travail.

C’est d’ailleurs l’une des choses qui m’intéressent profondément en écothérapie : nous intervenons rarement auprès d’un organisme isolé auquel nous ajouterions occasionnellement un peu de verdure. Nous travaillons avec des personnes qui pensent, ressentent et agissent dans des milieux qui participent continuellement à leur expérience.

Alors imaginons que ce lieu brûle.

La personne doit maintenant faire face à sa tristesse sans l’endroit qu’elle utilisait précisément pour traverser sa tristesse.

Cette situation mérite beaucoup plus qu’un conseil du type : « Vous pourriez trouver une autre forêt. »

Une autre forêt fournira peut-être certaines fonctions.

Mais elle ne possède ni la même histoire, ni les mêmes habitudes, ni les mêmes repères.

Et nous, thérapeutes ?

C’est probablement ici que l’incendie des Fagnes m’interpelle le plus directement.

Dans notre groupe d’écothérapeutes, je crois que l’émotion vient aussi de là.

Nous ne regardons pas uniquement brûler un milieu naturel.

Nous regardons des lieux possibles de notre pratique.

Lorsque je travaille régulièrement dehors, je finis moi aussi par connaître certains endroits d’une manière particulière.

Je sais que ce chemin permet une conversation assez longue sans croisement.

Je connais cette zone où l’on peut quitter le face-à-face sans que la personne ait l’impression que je l’évite.

Je sais où se trouvent les troncs sur lesquels on peut s’asseoir.

J’ai remarqué qu’une montée modifie souvent spontanément le rythme d’une discussion.

Certains endroits deviennent associés à certaines interventions.

Puis il y a une difficulté supplémentaire : ces lieux sont rarement exclusivement professionnels.

Je peux y accompagner un patient le mardi et y retourner seul le dimanche.

Ils deviennent simultanément lieux de soin et lieux de ressourcement du soignant.

Si l’un d’eux disparaît, je peux donc être touché exactement par les processus que je cherche à comprendre chez mes patients.

Ce qui m’amène à devoir poser une question assez inconfortable :

Que se passe-t-il si j’emmène un patient dans un paysage dont je suis moi-même en train de faire le deuil ?

Supposons que nous retournions ensemble dans les Fagnes.

Je suis saisi en voyant certains arbres.

Lui, pas du tout.

Il regarde le paysage et me dit :

« C’est impressionnant, je trouve ça presque beau. »

Que se passe-t-il en moi ?

Ai-je besoin qu’il soit triste ?

Suis-je tenté de lui montrer ce qui a disparu ?

Est-ce que je transforme insensiblement la séance en visite guidée de mon propre deuil ?

Voilà un endroit où la supervision devient intéressante.

Cooke et ses collègues (2024) proposent ici un concept particulièrement utile : l’ecological grief literacy — que l’on pourrait traduire par « littératie du deuil écologique ». Ils partent d’un constat très concret : les professionnels de l’environnement et de la conservation sont exposés de manière répétée à la dégradation de milieux, d’espèces et de paysages auxquels ils sont souvent personnellement attachés. Le deuil écologique devient alors aussi une question de santé au travail : comment reconnaître ce qui est vécu, comment soutenir un collègue, comment demander de l’aide et comment créer un environnement professionnel où cette souffrance peut être nommée sans être immédiatement pathologisée ?

L’article s’ouvre sur le témoignage de Daniella Teixeira (2020), écologue de la conservation travaillant sur le cacatoès noir luisant de Kangaroo Island. Après les incendies australiens de 2019-2020, elle retourne sur un site de nidification qu’elle connaissait bien : des arbres-nids ont brûlé et les nichoirs artificiels en plastique ont fondu. Elle raconte surtout qu’elle n’avait jamais été préparée à affronter la possibilité de l’extinction de l’espèce qu’elle étudiait. Son expérience montre assez bien ce qui distingue ces professionnels : leur expertise scientifique ne les met pas à distance de la perte. Elle peut au contraire rendre plus précise la perception de ce qui disparaît, tandis que leur métier les oblige à continuer à regarder, mesurer et documenter cette disparition.

Cooke et ses collègues organisent cette littératie autour de trois dimensions : connaissances, compétences et valeurs. Les connaissances permettent d’abord de reconnaître le deuil écologique comme une réaction légitime à une perte, de comprendre qu’il peut prendre des formes très différentes et de savoir quelles ressources existent. Les compétences concernent la capacité à écouter, à poser des questions sensibles, à rester présent face à des émotions fortes, à orienter vers des ressources et à demander soi-même du soutien. Les valeurs donnent le ton de l’ensemble : une éthique du soin, la reconnaissance de notre interdépendance, de notre vulnérabilité et des différences dans la manière dont chacun vit une perte. Leur proposition souligne la nécessité de développer une véritable compétence collective à reconnaître et accompagner le deuil écologique.

Leur « modèle en diamant » est particulièrement intéressant pour l’écothérapie. La partie la plus large du diamant est constituée par les collègues et les pairs : ceux qui connaissent le même milieu, le même travail et comprennent de l’intérieur ce qui vient d’être perdu. La famille et les proches restent importants, mais ils ne disposent pas toujours de cette connaissance très spécifique du territoire ou de l’activité professionnelle. À la pointe du diamant se trouvent les professionnels de santé mentale, mobilisés lorsque la détresse devient plus importante ou nécessite un accompagnement spécialisé. Ce modèle donne donc une place centrale au collectif professionnel, plutôt que d’attendre que chacun gère seul ce qu’il éprouve.

En lisant cela, je repense forcément à notre groupe d’écothérapeutes et aux messages échangés après les incendies. À petite échelle, quelque chose de cette fonction de pair était déjà là : des personnes qui connaissent ce que représente un lieu de pratique, qui comprennent pourquoi sa destruction touche aussi le thérapeute et qui peuvent accueillir cette expérience sans avoir besoin de la justifier. Cooke et ses collègues proposent d’inscrire ce soutien dans le fonctionnement même des organisations : prévoir du temps et des espaces où les collègues peuvent se retrouver, diffuser des connaissances sur le deuil écologique, permettre des ajustements après une perte importante, former les personnes qui soutiennent leurs pairs et leur offrir elles-mêmes du soutien et de la supervision.

Je pense que les écothérapeutes auront progressivement besoin de plus en plus de cette compétence et de ces ressources.

Nous travaillons avec des milieux vivants.

Certains vont changer.

Certains seront détruits.

Certains deviendront temporairement inaccessibles.

Et nous serons parfois affectés avec eux.

Retourner dans les Fagnes ?

Je me demande déjà ce que donnerait une séance, dans quelques mois ou quelques années, sur une partie du territoire touché.

Évidemment, seulement lorsque l’accès sera autorisé et les questions de sécurité réglées. Au moment où j’écris ces lignes, les agents du Service public de Wallonie restent mobilisés sur le terrain en appui aux services de secours (Service public de Wallonie, 2026).

Mais imaginons que nous y revenions.

Je commencerais probablement par … rien.

Pas d’exercice.

Pas de métaphore.

Pas de consigne sensorielle sophistiquée.

Nous marcherions.

J’aurais surtout envie de voir ce que la personne fait spontanément.

Est-ce qu’elle regarde loin ?

Est-ce qu’elle cherche quelque chose ?

Est-ce qu’elle ralentit ?

Est-ce qu’elle parle davantage ?

Est-ce qu’elle se tait ?

Puis peut-être :

« Vous reconnaissez cet endroit ? »

Et un peu plus tard :

« Qu’est-ce que vous cherchez ? »

Cette deuxième question m’intéresse particulièrement, car il est possible que le regard cherche encore l’ancien paysage.

Un arbre.

Une ligne d’horizon.

Une densité de végétation.

Une bifurcation qui n’a plus tout à fait la même apparence.

La désorientation devient alors directement observable pendant la séance.

Marcher dans ce qui manque

Je pourrais ensuite demander à la personne de me montrer le lieu.

Pas celui que je vois.

Celui qu’elle connaissait.

« Là, qu’est-ce qu’il y avait ? »

« Par où passiez-vous ? »

« Où vous arrêtiez-vous ? »

Nous marcherions alors simultanément dans deux paysages.

Le paysage actuel et celui dont elle se souvient.

Je trouve cette idée cliniquement beaucoup plus intéressante qu’un exercice abstrait sur le deuil.

Une personne pourrait s’arrêter devant une zone brûlée et dire :

« Là, il y avait trois grands épicéas. »

Je pourrais voir trois arbres absents dont j’ignorais l’existence cinq secondes auparavant.

Elle vient de les remettre dans le paysage.

Puis :

« Qu’est-ce que vous faisiez ici ? »

Et nous retrouvons les affordances.

Elle attendait son chien.

Elle téléphonait à sa sœur.

Elle prenait toujours une photographie en automne.

Elle quittait le chemin pour aller regarder une mare.

Peu à peu, nous pouvons dresser une cartographie très concrète de ce qui a disparu.

Je ne chercherais pas immédiatement à remplacer ces choses.

Certaines pertes méritent d’exister un peu avant que nous nous précipitions pour les réparer.

Une forêt brûlée n’est pas une métaphore

Je me connais suffisamment comme thérapeute pour savoir qu’un autre risque apparaîtrait très vite.

Une petite pousse verte sort des cendres et j’y verrais l’occasion de parler de résilience.

Mais cette fois-ci, je pense que je me retiendrais.

Les thérapeutes ont parfois un talent assez impressionnant pour transformer le monde entier en matériel pédagogique.

Une branche cassée devient la souplesse.

Une rivière devient l’acceptation.

Un chemin qui bifurque devient le choix.

À ce rythme-là, la pauvre forêt n’a plus beaucoup de temps pour être une forêt.

Dans un paysage incendié, cette retenue me semble encore plus importante.

Une pousse verte peut rester une pousse verte.

Un tronc carbonisé peut rester un tronc carbonisé.

Un arbre mort peut rester mort.

La personne fera peut-être elle-même un lien avec son histoire.

Ou pas.

Cette retenue permet de rendre hommage à ce qui a été et de laisser l’absence exister.

Greer et ses collègues ont choisi pour titre de leur article une phrase prononcée par un autre participant, P07 — que nous appellerons Patricia. Patricia vivait dans le comté de Plumas, et son foyer faisait partie de ceux touchés par le Dixie Fire de 2021. Son témoignage apparaît plus loin dans l’article, lorsque les auteurs explorent ce qui demeure de l’attachement au lieu après la destruction.

Le contexte donne beaucoup plus de portée à la phrase. Patricia explique que le lien au lieu ne dépend pas seulement des bâtiments. Une clôture en fer restée debout constitue pour elle un véritable « pont » vers toute une vie passée là. Les bâtiments ont disparu, beaucoup de personnes sont parties, mais les souvenirs partagés, les ressources naturelles et le paysage continuent à la relier au territoire. Puis elle parle des chênes morts et ajoute :

« There’s a lot of life in a dead tree. »

Il y a beaucoup de vie dans un arbre mort.

Cette phrase maintient suspendu quelque chose que nous avons parfois envie de résoudre trop rapidement.

L’arbre est mort.

Et il abrite encore du vivant.

Les deux propositions peuvent rester côte à côte. Mort et vie.

Revenir

C’est peut-être ici qu’un paysage incendié possède une propriété thérapeutique assez singulière.

Il va changer.

Beaucoup changer.

Dans quelques semaines, quelques mois, un an, cinq ans, il ne sera plus exactement celui que nous avons devant nous.

Je pourrais donc imaginer un travail qui ne consiste pas simplement à retourner sur le lieu, mais à y retourner plusieurs fois.

Choisir un endroit.

Prendre une photographie.

Observer.

Revenir trois mois plus tard.

Qu’est-ce qui est apparu ?

Qu’est-ce qui a disparu ?

Qu’est-ce qui reste difficile à regarder ?

Qu’est-ce que je ne remarquais pas la dernière fois ?

Une familiarité nouvelle peut progressivement se construire.

Je ne parlerais pas de « retrouver » le lieu.

Ce serait probablement faux.

Le nouveau paysage contient une histoire que l’ancien ne contenait pas : celle du feu.

Mais la personne peut apprendre à connaître celui-ci aussi.

C’est précisément ce que Greer et ses collègues (2026) observent chez certains survivants : une relation différente au paysage finit par apparaître. D’autres, en revanche, peinent longtemps à renouer avec lui. Leur récupération émotionnelle semble étroitement liée à ce qu’ils perçoivent de la récupération du milieu lui-même.

Cette différence est importante car il n’existe aucune obligation psychologique de trouver la beauté dans un paysage brûlé.

Certains y arriveront rapidement.

D’autres peut-être jamais.

Et peut-être réparer quelque chose ensemble

Certaines personnes auront envie de participer à la restauration.

Petite note de prudence tout de même : la restauration écologique est un métier. Replanter un arbre parce que cela nous paraît symboliquement pertinent n’est pas nécessairement souhaitable pour l’écosystème.

Mais lorsqu’un projet est encadré par les acteurs compétents, participer à un suivi naturaliste, à une restauration de milieu ou à une action collective peut devenir intéressant.

Un mouvement se met alors en place.

Pendant l’incendie, quelque chose est arrivé au lieu.

La personne était spectatrice.

Dans l’action de restauration, elle retrouve une possibilité d’agir avec ce territoire, pour participer à ce qui vient ensuite.

Les recherches récentes sur le deuil écologique retrouvent justement cette articulation entre souffrance, participation collective et désir de restauration des milieux (Akkaya et al., 2026 ; Rafa et al., 2025).

Il faudra néanmoins accepter que certaines personnes n’aient aucune envie de planter quoi que ce soit.

Elles voudront peut-être simplement marcher.

Ou regarder.

Ou éviter le lieu pendant six mois.

Le deuil écologique, comme les autres deuils, ne suit probablement pas un chemin bien déterminé.

Lorsque le lieu aimé devient aussi un lieu dangereux

Un incendie introduit enfin une complication particulière.

Le paysage peut être simultanément regretté et craint.

Pour quelqu’un qui a fui les flammes, vu sa maison brûler ou cru que sa famille était en danger, l’odeur de fumée possède une tout autre signification.

Un tronc noirci peut activer un souvenir traumatique.

Un hélicoptère peut ramener au jour de l’évacuation.

Une période de sécheresse peut déclencher une surveillance permanente de la météo.

À cet endroit, je garderais une distinction clinique nette entre travail du deuil du lieu et traitement du trauma.

La littérature consacrée aux populations exposées aux incendies retrouve des taux élevés de symptômes post-traumatiques, anxieux et dépressifs après ces événements. Une méta-analyse récente portant sur 33 études retrouve des prévalences moyennes de 26,6 % pour le PTSD, 28,9 % pour la dépression et 25,2 % pour l’anxiété chez les populations exposées aux incendies (Forresi et al., 2026). Cela demande une évaluation et, lorsque c’est indiqué, une prise en charge centrée sur le trauma. Le retour au lieu pourra parfois participer à ce travail, mais il devra alors être pensé en fonction des processus traumatiques engagés.

La situation devient presque paradoxale :

je voudrais retrouver cet endroit parce qu’il me manque, et une partie de moi veut l’éviter parce qu’il me fait peur.

Je peux difficilement imaginer meilleure illustration de la complexité d’un attachement au lieu après une catastrophe.

Quelque chose des Fagnes restera dans les Fagnes d’après

Je ne sais pas encore à quoi ressembleront les zones touchées lorsque nous pourrons réellement y retourner.

Et je me méfie déjà d’une phrase que nous allons certainement beaucoup entendre :

« La nature reprendra ses droits. »

Elle les reprendra probablement, d’une manière ou d’une autre.

Mais la succession écologique ne remet pas le paysage à zéro.

Certains arbres sont morts. Des sols et des habitats ont été affectés. Certaines espèces reviendront rapidement, d’autres beaucoup plus lentement, et certaines probablement jamais. Le milieu qui apparaîtra portera l’histoire de ce qui vient de se passer.

Il en va probablement de même pour notre relation avec lui.

L’incendie ne retire pas les promenades qui ont eu lieu.

Il n’efface pas les séances.

Il n’efface pas l’endroit où quelqu’un s’est assis avec son père vingt ans auparavant.

Mais désormais, lorsque cette personne reviendra, elle y verra aussi le feu.

C’est peut-être là que le terme deuil retrouve tout son sens.

Faire le deuil d’un lieu ne signifie pas parvenir à considérer sa disparition comme sans importance.

Cela consiste peut-être, beaucoup plus concrètement, à parvenir un jour à habiter ce qui reste, avec la mémoire de ce qui était là auparavant.

Pour les écothérapeutes, cela ouvre un territoire clinique dont nous avons encore très peu étudié les contours.

Nous avons beaucoup écrit sur les espaces naturels qui restaurent, apaisent et soutiennent.

Il va falloir apprendre à travailler aussi avec des milieux abîmés, transformés et brûlés.

Et probablement accepter qu’ils nous touchent nous aussi.

Ces derniers jours, Fontainebleau et les Fagnes nous l’ont rappelé assez brutalement.

Prenons le temps d’accuser le coup.

Références

Akkaya, A., Ulum, Ö. G., & Ulum, H. (2026). Living with loss: Environmental grief, solastalgia, and young adults’ experiences after wildfires. Regional Environmental Change, 26, 86. https://doi.org/10.1007/s10113-026-02580-4

Albrecht, G., Sartore, G.-M., Connor, L., Higginbotham, N., Freeman, S., Kelly, B., Stain, H., Tonna, A., & Pollard, G. (2007). Solastalgia: The distress caused by environmental change. Australasian Psychiatry, 15(sup1), S95–S98. https://doi.org/10.1080/10398560701701288

Biesemans, B., & Abnett, K. (2026, August 16). Belgium’s biggest wildfire on record heads towards Germany. Reuters. https://www.reuters.com/business/environment/belgiums-biggest-wildfire-record-heads-towards-germany-2026-08-16/

Comtesse, H., Ertl, V., Hengst, S. M. C., Rosner, R., & Smid, G. E. (2021). Ecological grief as a response to environmental change: A mental health risk or functional response? International Journal of Environmental Research and Public Health, 18(2), 734. https://doi.org/10.3390/ijerph18020734

Cooke, A., Benham, C., Butt, N., & Dean, J. (2024). Ecological grief literacy: Approaches for responding to environmental loss. Conservation Letters, 17, e13018. https://doi.org/10.1111/conl.13018

Cunsolo, A., Borish, D., Harper, S. L., Snook, J., Shiwak, I., Wood, M., & The Herd Caribou Project Steering Committee. (2020). “You can never replace the caribou”: Inuit experiences of ecological grief from caribou declines. American Imago, 77(1), 31–59. https://doi.org/10.1353/aim.2020.0002

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Egide Altenloh
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