ACT – Théorie des Soi : 1 – cartographie des soi en ACT
À 9 h 12, Nora reçoit un message de sa directrice :
« Pouvez-vous passer me voir avant midi ? »
Elle le relit deux fois.
Sa respiration se suspend et une tension apparaît dans le haut de son ventre. Son pied recule légèrement sous la chaise.
Une première pensée arrive :
« J’ai dû faire une erreur. »
Puis une autre :
« Elle s’est probablement rendu compte que le dossier d’hier était incomplet. »
Nora revoit la réunion, cherche mentalement ce qu’elle aurait pu oublier et prépare déjà plusieurs explications.
Une conclusion plus personnelle finit par s’imposer :
« Dès que je suis évaluée, je perds mes moyens. »
Quelques minutes plus tard, elle remarque qu’elle ne travaille plus. Elle regarde toujours l’écran, la main posée sur son ventre, tandis qu’une conversation qui n’a pas encore eu lieu se déroule dans sa tête.
« Je suis en train de préparer ma défense », se dit-elle.
Elle relève les yeux. Elle est encore assise dans son bureau. Sa directrice se trouve à un autre étage. Pour l’instant, il existe un message, une série d’anticipations et un corps qui se prépare à rencontrer une menace.
En quelques secondes, plusieurs fonctions du soi viennent de participer à la scène.
Nous les appelons généralement toutes « moi ».
Pourquoi établir une nouvelle carte ?
Le vocabulaire du soi en ACT possède une histoire longue et parfois déroutante. On rencontre les expressions self-as-content, soi conceptualisé, soi-comme-processus, soi observateur, soi-comme-contexte ou encore self-as-perspective. Selon les auteurs et les périodes, certaines expressions se recouvrent, changent légèrement de sens ou mettent en avant des aspects différents.
Dès 1995, Steven Hayes distinguait trois manières de se connaître : le soi conceptualisé, la connaissance continue de son expérience et la perspective depuis laquelle cette expérience est rencontrée (Hayes, 1995). Ces distinctions seront ensuite développées dans le modèle de flexibilité psychologique et par la Théorie des Cadres Relationnels (Hayes, Strosahl et Wilson, 2012).
Alex Stitt a proposé une autre distinction particulièrement féconde. Dans son travail auprès des personnes transgenres et non binaires, il différencie le soi pensant, le soi conceptuel et le soi somatique (Stitt, 2020).
La cartographie présentée ici rassemble ces contributions en une architecture commune.
Elle distingue deux grands territoires :
– le Concept de Soi, qui rassemble ce qui peut devenir objet de notre conscience ;
– la Conscience de Soi, qui concerne la manière dont nous prenons conscience de ces contenus et la perspective depuis laquelle nous les rencontrons.
À l’intérieur de ces deux ensembles, nous distinguerons cinq fonctions :
| Territoire | Fonction | Question centrale |
|---|---|---|
| Concept de Soi | Soi pensant | Que raconte, explique ou anticipe mon esprit ? |
| Concept de Soi | Soi conceptuel | Que sais-je et que crois-je à propos de « moi » ? |
| Concept de Soi | Soi somatique | Que se produit-il corporellement, sensoriellement et affectivement ? |
| Conscience de Soi | Soi expérientiel | De quoi suis-je en train de prendre conscience ? |
| Conscience de Soi | Soi comme perspective | Depuis quel point de vue cette expérience est-elle rencontrée ? |
Cette carte ne décrit pas cinq catégories de personnes. Elle différencie des fonctions susceptibles d’apparaître dans une même situation, de se répondre et de modifier mutuellement leurs effets.
Revenons au message de Nora.
Le soi pensant : celui qui relie et qui anticipe
Le soi pensant correspond à l’activité par laquelle nous commentons, comparons, expliquons, évaluons et anticipons ce qui se passe.
Il peut prendre la forme d’un discours intérieur :
« J’ai dû faire une erreur. »
Il peut également apparaître sous la forme d’une image, d’un souvenir très bref, d’une impression ou d’une conclusion immédiate. Nora peut revoir le visage fermé de sa directrice sans formuler une phrase complète. Elle peut simplement « savoir » que la conversation va mal se passer.
Le soi pensant ne parle pas uniquement de la personne elle-même. Il produit aussi des règles et des interprétations concernant le monde et les relations :
« Lorsqu’une responsable demande à vous voir sans expliquer pourquoi, c’est mauvais signe. »
« Un silence signifie qu’elle prépare un reproche. »
« Il vaut mieux avoir une réponse prête avant d’entrer. »
Cette fonction est indispensable. Elle permet de résoudre des problèmes, de préparer l’avenir et de relier des informations dispersées. Elle peut également donner trop rapidement une signification unique à une situation encore incertaine.
La question clinique devient alors :
Comment l’esprit de cette personne est-il en train d’organiser la situation ?
Avec Nora, cela nous conduira à distinguer le message reçu de l’histoire qui se construit autour de lui.
Le soi conceptuel : ce que « je » sais de moi
Le soi conceptuel rassemble les informations organisées autour du mot « je ».
Il comprend des données assez factuelles :
« Je m’appelle Nora. »
« Je travaille dans cette entreprise depuis six ans. »
« Je dirige une équipe de quatre personnes. »
Il contient également des souvenirs autobiographiques, des rôles, des évaluations et des conclusions plus générales :
« Je perds mes moyens lorsqu’on m’évalue. »
« Je suis moins compétente que mes collègues l’imaginent. »
« Dans mon travail, je dois être irréprochable. »
Le soi conceptuel ne rassemble donc pas toutes les croyances de Nora. La proposition « une responsable qui convoque quelqu’un prépare probablement un reproche » concerne le fonctionnement supposé d’une situation. Elle appartient au soi pensant.
La proposition « je ne supporte pas d’être évaluée » concerne directement ce que Nora croit savoir à propos d’elle-même. Elle rejoint le soi conceptuel.
Cette distinction paraît subtile. Elle change pourtant le travail clinique.
Nous n’explorons plus seulement ce que Nora prévoit. Nous examinons ce que cette situation semble démontrer à propos de la personne qu’elle serait.
« Si cette conversation se passe mal, qu’est-ce que cela dira de vous ? »
Le soi conceptuel apporte continuité, intelligibilité et orientation. Il devient contraignant lorsqu’une description finit par déterminer à l’avance les comportements qui restent possibles.
Le soi somatique : la participation du corps
Avant que Nora formule « j’ai dû faire une erreur », sa respiration s’est déjà suspendue. Son ventre s’est contracté et son pied a commencé à reculer.
Le soi somatique, tel que le développe Stitt, comprend l’expérience corporelle et sensorielle, les émotions, l’humeur, les mouvements d’attraction et de répulsion ainsi que les impulsions qui préparent l’action.
Il ne se limite pas aux signaux internes ni aux réactions de peur.
Le corps peut se retirer, se figer ou chercher un appui. Il peut également s’animer, s’orienter vers une personne, retrouver de l’énergie ou anticiper avec plaisir une activité. La posture, le visage et la voix participent aussi à la manière dont nous rencontrons une situation et dont les autres nous répondent.
Chez Nora, le message produit une fermeture du ventre et un mouvement vers l’arrière. Plus tard, lorsque sa directrice évoquera la possibilité de lui confier un nouveau projet, son dos quittera le dossier de la chaise et ses mains commenceront à accompagner ses questions.
Ces réponses ne fournissent pas un verdict sur ce que Nora doit faire. Elles renseignent sur la manière dont son corps participe à la situation et sur les actions qui commencent à se préparer.
Que fait déjà le corps, avant même que la personne sache complètement ce qu’elle va répondre ?
Le soi expérientiel : prendre conscience de ce qui se passe
Pendant plusieurs minutes, Nora est absorbée par la conversation imaginée. Puis elle remarque sa main sur son ventre et la défense qu’elle est en train de préparer.
Ce mouvement correspond au soi expérientiel.
Le soi expérientiel désigne la connaissance continue et relativement souple de ce que nous sommes en train de penser, de ressentir et de faire. Il peut prendre pour objet le soi pensant :
« Je remarque que mon esprit cherche toutes les erreurs possibles. »
Le soi conceptuel :
« Je viens de transformer cette convocation en preuve de mon incompétence. »
Le soi somatique :
« Je sens que mon souffle se bloque et que mon pied recule. »
Ou le comportement visible :
« Je relis le message au lieu de poursuivre mon travail. »
Le soi expérientiel ne constitue pas un contenu supplémentaire. Il correspond à l’activité de prendre conscience.
Dans la vie quotidienne, cette prise de conscience reste souvent très brève. Elle peut se résumer à quelques mots :
« J’accélère. »
« Je me ferme. »
« Je suis déjà en train de répondre. »
Sa valeur ne dépend pas de la quantité d’informations recueillies. Elle dépend de la précision avec laquelle la personne peut reconnaître son comportement pendant qu’il se construit.
La question clinique devient :
Que pouvez-vous remarquer, ici et maintenant, de la manière dont vous êtes en train de répondre ?
Le soi comme perspective : le point d’où l’expérience est rencontrée
Lorsque Nora remarque son ventre, ses pensées et ses anticipations, cette prise de conscience se produit depuis une position : je suis ici, maintenant, assise devant cet écran.
Nous appellerons soi comme perspective cette position « je-ici-maintenant ».
Le mot perspective ne désigne pas une opinion. Il indique le point relationnel depuis lequel une expérience est rencontrée.
La RFT décrit cette fonction à partir des relations déictiques :
– je et vous ;
– ici et là-bas ;
– maintenant et alors.
Nora est ici, dans son bureau. Sa directrice est là-bas, à un autre étage. Le message apparaît maintenant. La réunion d’hier appartient à « alors ». Dans son imagination, Nora quitte pourtant son bureau pour entrer dans une conversation future où elle se voit déjà devoir se justifier.
Retrouver sa perspective actuelle ne lui demande pas de supprimer cette anticipation. Elle peut la situer :
« Je remarque maintenant, depuis mon bureau, que j’imagine une conversation qui aura lieu plus tard. »
La même fonction lui permettra d’envisager la position de sa directrice :
« Depuis ma place, ce message ressemble à une convocation inquiétante. Depuis la sienne, il peut simplement être une manière de me demander de passer lorsqu’elle aura terminé sa réunion. »
Cette seconde perspective n’est pas nécessairement plus juste. Elle rend une autre lecture possible sans annuler la première.
Le soi comme perspective ne correspond pas à un personnage intérieur qui observerait le reste de la personne. Il s’agit d’un répertoire appris de prise de perspective. Les relations « je-vous », « ici-là-bas » et « maintenant-alors » nous permettent de situer notre expérience, de revenir vers une scène passée et d’imaginer le point de vue d’autrui (McEnteggart et al., 2018).
La question clinique devient :
Depuis quelle position cette expérience est-elle rencontrée, et quelles autres perspectives peuvent être explorées ?
Les cinq soi dans une même conversation
À 11 h 30, Nora entre dans le bureau de sa directrice.
La discussion concerne bien le dossier de la veille. Un tableau contient une erreur de date qui doit être corrigée avant l’envoi au client.
Son soi pensant produit immédiatement une conclusion :
« Je savais que j’avais fait une erreur. »
Son soi conceptuel ajoute :
« Je ne suis pas suffisamment rigoureuse pour ce poste. »
Son ventre se contracte et sa respiration remonte. Le soi somatique prépare déjà la justification ou le retrait.
Nora remarque alors qu’elle n’écoute plus la suite de la phrase. Son soi expérientiel lui permet de reconnaître ce qui se produit :
« Je suis en train de transformer une erreur de date en jugement sur toutes mes compétences. »
Depuis sa perspective actuelle, elle retrouve la directrice devant elle, le tableau entre elles et une conversation encore en cours.
– L’erreur doit être corrigée, poursuit sa directrice. Mais ce n’est pas la raison principale pour laquelle je voulais vous voir.
Elle propose à Nora de coordonner un nouveau projet.
Le corps de Nora change de direction. Ses épaules descendent, puis son buste s’avance. Son esprit cherche ce que cette proposition implique. Une autre histoire personnelle apparaît :
« Si j’accepte, ils finiront par découvrir mes limites. »
Les cinq fonctions ne se succèdent pas proprement. Elles se répondent, se contredisent et s’influencent. La carte ne les sépare que pour nous aider à suivre ce qu’elles deviennent dans la situation.
Une carte pour la clinique
La nomenclature devient utile lorsqu’elle modifie ce que nous écoutons.
Si Nora dit « je ne suis pas prête », nous pouvons chercher plusieurs choses.
Son soi pensant construit-il une prédiction ?
« Cela va mal se passer. »
Son soi conceptuel fournit-il une définition ?
« Je suis incapable de diriger un projet. »
Son soi somatique prépare-t-il une action ?
Le ventre se ferme, le poids recule, la voix perd de sa force.
Son soi expérientiel peut-il reconnaître la séquence ?
« Je remarque que je cherche déjà une raison de refuser. »
Depuis quelle perspective la situation est-elle rencontrée ?
« Je réponds maintenant à partir de souvenirs d’évaluations passées, comme si leurs conclusions étaient déjà présentes dans ce bureau. »
Chaque entrée ouvre un travail différent. Nous pouvons examiner une interprétation, retrouver la construction d’une identité, suivre une réponse corporelle, développer une connaissance plus fine du processus actuel ou déplacer la perspective depuis laquelle la situation est rencontrée.
La carte ne nous dit pas quelle intervention choisir. Elle nous évite de traiter toutes les manifestations du soi comme si elles accomplissaient la même fonction.
Une architecture ouverte
Cette cartographie prolonge plusieurs distinctions déjà présentes dans l’ACT. Elle rassemble la proposition initiale de Hayes, les développements de la RFT et l’attention portée par Stitt à la dimension somatique.
Elle ne prétend pas remplacer les formulations existantes. Elle cherche à préciser ce que nous observons lorsque nous parlons du soi.
Nous retiendrons donc cinq fonctions :
- Le soi pensant relie, commente et anticipe.
- Le soi conceptuel organise les connaissances concernant « je ».
- Le soi somatique participe corporellement et sensoriellement à la situation.
- Le soi expérientiel prend conscience de ce qui est en train de se produire.
- Le soi comme perspective situe cette expérience depuis « je-ici-maintenant » et permet d’explorer d’autres positions.
À 9 h 12, Nora croyait simplement avoir peur d’un message. La carte révèle une scène beaucoup plus riche : un corps se préparait, une histoire prenait forme, une identité était convoquée, une prise de conscience devenait possible et une perspective pouvait être retrouvée.
Aucun de ces soi ne possède Nora. Chacun désigne une manière dont sa relation à la situation est en train de s’organiser.
Références
Hayes, S. C. (1995). Knowing selves. The Behavior Therapist, 18, 94–96. Consulter la publication
Hayes, S. C., Strosahl, K. D., et Wilson, K. G. (2012). Acceptance and Commitment Therapy: The Process and Practice of Mindful Change (2e éd.). Guilford Press. Consulter la présentation de l’ouvrage
McEnteggart, C., Barnes-Holmes, Y., Hussey, I., et Barnes-Holmes, D. (2018). A brief tutorial on Acceptance and Commitment Therapy as seen through the lens of derived stimulus relations. Perspectives on Behavior Science, 41, 215–227. Consulter l’article
McHugh, L., Barnes-Holmes, Y., et Barnes-Holmes, D. (2004). A relational frame account of the development of complex cognitive phenomena: Perspective-taking. The Psychological Record, 54, 115–145. Consulter l’article
Stitt, A. (2020). ACT for Gender Identity: The Comprehensive Guide. Jessica Kingsley Publishers. Consulter la présentation de l’ouvrage
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