ACT – Théorie des Soi : 2 – Le soi conceptuel
– Dans mon équipe, je suis celle qui tient.
Claire prononce cette phrase avec une certaine fierté. Elle coordonne un service depuis douze ans. Quand un collègue craque, elle réorganise le planning. Quand un conflit éclate, elle temporise. Quand elle est elle-même épuisée, elle serre les dents et continue. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle vient me voir : elle dort mal, s’agace pour un rien et commence à oublier des choses importantes.
– Et que se passerait-il si, pendant quelques jours, vous ne teniez plus ?
La réponse arrive immédiatement.
– Je ne serais plus moi.
Nous venions de passer d’un comportement – tenir dans les moments difficiles – à une définition de soi : « Je suis celle qui tient. » Puis, presque sans nous en apercevoir, cette définition était devenue une condition d’existence : « Si je ne tiens pas, je ne suis plus moi. »
Je suis certain que vous avez déjà entendu ce glissement en séance. Peut-être l’avez-vous aussi observé chez vous : « Je suis quelqu’un de fiable », « je suis un solitaire », « je suis hypersensible », « je suis un bon thérapeute », « je suis la personne raisonnable de la famille ». Ces phrases semblent simplement décrire une réalité mais, en fait, elles contribuent aussi à la construire.
C’est ici qu’entre en scène le soi conceptuel.
Dans la perspective ACT, cette expression ne désigne pas une catégorie de personne. Elle sert de raccourci pour parler des descriptions, des récits et des règles que nous formulons à propos de nous-mêmes. Cette précision étant posée, suivons ce que ces mots deviennent dans une vie.
Qui suis-je lorsque je parle de moi ?
Dans le vocabulaire de la Thérapie d’Acceptation et d’Engagement, le soi conceptuel – souvent appelé soi conceptualisé ou self-as-content – désigne les connaissances, catégories, évaluations, souvenirs et règles au moyen desquels une personne se définit (Hayes, 1995 ; Hayes, Strosahl et Wilson, 2012). Il comprend des informations assez factuelles, comme le nom, l’âge ou la profession, et des propositions beaucoup plus interprétatives : « Je suis courageux », « je manque de volonté », « je suis difficile à aimer ».
Cette distinction possède une longue histoire. Dès 1890, William James séparait le « I », le sujet qui connaît, du « Me », le soi connu, observé et décrit (James, 1890). Le soi conceptuel appartient largement à ce second registre : ce que je peux dire, penser et savoir à propos de moi. Cette distinction préfigure, avec un autre vocabulaire et dans un autre cadre théorique, celle que l’ACT établira entre le soi-comme-contenu et le soi-comme-perspective/soi-comme-contexte.
Au fil du temps, ces énoncés composent une base de connaissances organisée autour du mot « je ». Ils rassemblent des traits, des rôles, des appartenances, des valeurs revendiquées, des épisodes autobiographiques et des explications causales. Ils contiennent également des règles : ce qu’une personne comme moi fait, évite ou devrait supporter.
Chez Claire, nous trouvons par exemple :
« Je suis solide. »
« On peut compter sur moi. »
« Dans ma famille, j’ai toujours été la raisonnable. »
« Une responsable ne montre pas qu’elle est dépassée. »
« Si je demande de l’aide, je perds ma crédibilité. »
Ces propositions ne possèdent pas toutes le même statut. Certaines décrivent une histoire réelle. D’autres condensent des centaines de situations en une conclusion générale. D’autres encore prescrivent un comportement. Une bonne partie du travail clinique consiste précisément à retrouver ces différences.
Une identité construite avec les mots des autres
George Herbert Mead voyait le soi comme le produit d’un processus social (Mead, 1934). L’enfant apprend à se percevoir depuis la perspective des personnes qui l’entourent, puis depuis celle d’un « autrui généralisé » : les attentes, normes et jugements de son groupe social. Le soi devient progressivement capable de se prendre lui-même comme objet d’observation.
Avant de pouvoir dire « je suis courageuse », un enfant a rencontré des situations, entendu des commentaires et observé leurs conséquences : « Tu es une grande fille », « toi, au moins, tu ne pleures pas », « heureusement que tu es là ». Une régularité comportementale se transforme peu à peu en identité. Le compliment peut alors contenir une mission silencieuse.
Les travaux de Markus et Kitayama ont prolongé cette dimension sociale en montrant que les manières de se concevoir varient selon les univers culturels (Markus et Kitayama, 1991). Certains environnements valorisent davantage un soi indépendant, défini par des caractéristiques personnelles relativement stables. D’autres mettent au premier plan un soi interdépendant, défini par les relations, les obligations et la place occupée dans le collectif. Ces modèles sont des tendances culturelles, avec une grande diversité à l’intérieur de chaque société. Ils nous rappellent néanmoins qu’une question aussi banale que « Qui êtes-vous ? » contient déjà une conception culturelle de ce qu’est une personne.
Un patient peut répondre en citant ses traits : « Je suis curieux, anxieux et persévérant. » Un autre parlera d’abord de sa filiation, de sa communauté, de son métier ou des responsabilités dont il est dépositaire. Tous deux décrivent un soi conceptuel, mais ils n’en organisent pas le centre de gravité au même endroit.
Le schéma qui apprend à reconnaître ce qu’il connaît déjà
Hazel Markus a donné en 1977 une formulation particulièrement féconde de ce processus avec la notion de schéma de soi (Markus, 1977). Un schéma de soi est une généralisation cognitive issue des expériences antérieures. Il organise le traitement des informations qui nous concernent.
Dans ses travaux fondateurs, Markus observe que les personnes possédant un schéma de soi bien constitué dans un domaine traitent plus rapidement les informations correspondantes. Elles retrouvent plus facilement des exemples autobiographiques qui le confirment, prédisent avec davantage d’assurance leur comportement futur et résistent davantage aux informations qui contredisent leur représentation.
Le mot « schéma » appartient au vocabulaire cognitif de Markus. Dans une lecture ACT, ces résultats nous intéressent surtout parce qu’ils montrent comment des descriptions de soi, longuement apprises et souvent confirmées, orientent ensuite l’attention, le souvenir et l’action.
Si je me définis comme socialement maladroit, une hésitation au cours d’une conversation sera rapidement repérée, stockée et reliée à d’autres souvenirs embarrassants. Une discussion agréable pourra être attribuée à la gentillesse de l’interlocuteur ou simplement oubliée. Attention, l’histoire ne falsifie pas nécessairement les faits, elle détermine parcontre ceux qui méritent d’être retenus et la signification qu’ils recevront.
Vous pouvez en faire l’expérience maintenant. Pensez à une caractéristique que vous vous attribuez depuis longtemps. Cherchez trois souvenirs qui la confirment. Ils arriveront probablement assez vite. Cherchez ensuite trois épisodes où vous avez agi autrement. Que se passe-t-il ? Faut-il davantage d’effort ? Votre esprit ajoute-t-il immédiatement : « Oui, mais cette fois-là, c’était différent » ?
La mémoire au service de la cohérence
Le soi conceptuel se nourrit de la mémoire autobiographique, et cette mémoire n’est pas une archive vidéo. Conway et Pleydell-Pearce décrivent les souvenirs autobiographiques comme des constructions transitoires produites par un système qui articule une base de connaissances personnelles et les buts actuels du « soi de travail ». Ce soi est donc une représentation momentanément active de nous-mêmes, à l’image de la mémoire de travail (Conway et Pleydell-Pearce, 2000).
Ce modèle met en évidence une tension passionnante entre la fidélité à l’expérience et la cohérence du soi. Nous avons besoin que nos souvenirs correspondent suffisamment à ce qui s’est produit. Nous avons également besoin qu’ils composent une histoire dans laquelle nous pouvons nous reconnaître. Selon le contexte et les objectifs du moment, certains épisodes deviennent plus accessibles, d’autres restent à l’arrière-plan, et certains sont réinterprétés.
Dan McAdams parle à ce propos d’identité narrative : une histoire de vie intériorisée et continuellement remaniée, reliant un passé reconstruit à un avenir imaginé pour donner à l’existence une certaine unité et une certaine direction (McAdams et McLean, 2013). Le mot « histoire » ne signifie donc pas invention arbitraire. Il désigne le travail de mise en intrigue grâce auquel des événements dispersés deviennent une trajectoire : « J’ai toujours dû me débrouiller », « je me suis construit contre l’injustice », « j’ai appris à protéger les autres ».
Chez Claire, les souvenirs de maturité précoce occupent une place centrale. À douze ans, elle préparait le repas lorsque sa mère rentrait tard. À dix-sept ans, elle protégeait son frère lors des disputes familiales. À vingt-six ans, ses collègues l’appelaient dès qu’un problème surgissait.
Tous ces événements sont réels et leur assemblage soutient une conclusion évidente : « Je suis celle qui tient. » D’autres souvenirs existent peut-être – des moments de dépendance, de confusion ou de soutien reçu – mais ils n’ont pas obtenu le même rôle dans le récit.
Les personnes que je suis, que je devrais être et que je redoute de devenir
Le soi conceptuel ne se limite pas au passé. Il projette aussi une série de personnages dans l’avenir.
Hazel Markus et Paula Nurius ont proposé le concept de soi possibles pour désigner ce que nous pourrions devenir, ce que nous aimerions devenir et ce que nous craignons de devenir (Markus et Nurius, 1986). Ces représentations donnent une forme identitaire aux espoirs et aux menaces. « Devenir une thérapeute reconnue », « être un père absent », « finir comme ma mère » ou « retrouver la personne active que j’étais » orientent l’attention et la motivation bien avant de constituer des projets précis.
Edward Tory Higgins distingue, quant à lui, le soi actuel, le soi idéal et le soi prescrit : la personne que je crois être, celle que j’aimerais être et celle que je pense devoir être (Higgins, 1987). Il a proposé que les écarts entre ces représentations soient associés à des vulnérabilités émotionnelles différentes. La correspondance exacte entre chaque type d’écart et une émotion particulière a suscité des discussions houleuses et parfois musclées, mais la distinction reste cliniquement très éclairante.
Claire souffre-t-elle parce qu’elle se juge moins résistante qu’autrefois ? Parce qu’elle n’est plus la responsable qu’elle aimerait être ? Ou parce qu’elle transgresse une obligation intériorisée : « Je dois tenir » ? Ces formulations se ressemblent en surface. Elles mobilisent des enjeux affectifs différents : déception, honte, culpabilité, peur du jugement ou sentiment de trahir un rôle.
Lorsque les autres sont recrutés pour confirmer l’histoire
Le soi conceptuel organise également les relations. William Swann a développé la théorie de l’autovérification à partir d’un constat contre-intuitif : les personnes cherchent souvent à être perçues comme elles se perçoivent elles-mêmes. Cette recherche de cohérence peut persister lorsque l’image de soi est négative (Swann, Chang-Schneider et Larsen McClarty, 2007).
Une personne convaincue d’être inintéressante peut se méfier d’un interlocuteur enthousiaste, se sentir plus prévisible avec quelqu’un qui lui accorde peu d’attention ou tester la relation jusqu’à obtenir le retrait qu’elle anticipait. Une personne identifiée au rôle de sauveur se rapprochera plus facilement de relations dans lesquelles sa solidité est sollicitée. La réaction d’autrui finit alors par confirmer l’identité initiale.
Cette tendance n’agit pas comme une loi universelle. Nous apprécions aussi les évaluations positives et recherchons parfois des relations qui nous permettent d’évoluer. L’autovérification met cependant en lumière une fonction centrale du soi conceptuel : préserver un monde social intelligible. Une mauvaise surprise identitaire reste parfois plus difficile à intégrer qu’une confirmation douloureuse.
L’analyse doit donc porter simultanément sur ce que la personne pense d’elle-même, les situations qu’elle choisit, les rôles qu’elle accepte, les réactions qu’elle provoque et les personnes auxquelles elle accorde le pouvoir de la définir.
Quand une description commence à donner des ordres
Une identité relativement claire apporte de nombreux bénéfices. Les travaux sur la clarté du concept de soi, initiés notamment par Jennifer Campbell et ses collègues, montrent l’intérêt d’un ensemble de croyances sur soi qui soient suffisamment définies, cohérentes et stables (Campbell et al., 1996). Une telle organisation facilite l’orientation, la décision, la continuité biographique et la poursuite de buts. Les liens observés avec le bien-être sont toutefois influencés par l’âge, le contexte culturel et d’autres caractéristiques psychologiques ; leur direction causale reste discutée.
L’enjeu clinique porte donc sur la flexibilité de la relation au soi conceptuel. Une identité claire peut rester révisable, sensible au contexte et compatible avec des conduites variées. Elle devient contraignante lorsqu’elle transforme une régularité passée en obligation future.
« Je suis souvent réservé » devient « je ne peux pas prendre la parole ».
« La rigueur est importante pour moi » devient « une erreur prouverait mon incompétence ».
« J’ai appris à me débrouiller seul » devient « demander de l’aide me rendrait méprisable ».
« Je suis quelqu’un de calme » devient « ma colère n’a pas le droit d’exister ».
La Théorie des Cadres Relationnels permet d’affiner ce passage (Hayes et Gregg, 2000 ; Hayes, Strosahl et Wilson, 2012). Lorsque « je » est mis en relation de coordination avec une propriété – « je suis incapable » –, cette relation s’insère dans un réseau plus vaste : incapable, donc fragile ; fragile, donc exposé à l’échec ; échec, donc honte. Une situation encore jamais vécue, comme postuler à un nouveau poste, peut alors acquérir une fonction menaçante par l’intermédiaire de ce réseau verbal.
En ACT, la fusion avec le soi conceptualisé désigne ce moment où la personne répond à son histoire comme à une réalité qui devrait être protégée, démontrée ou respectée. Son répertoire comportemental se rétrécit pour maintenir la cohérence du récit. Une identité positive peut produire la même rigidité qu’une identité négative. « Je suis fort », « je suis généreuse » ou « je suis un excellent thérapeute » deviennent coûteux lorsque chaque moment de fatigue, chaque limite ou chaque incertitude menace la personne entière.
La forme de la phrase ne suffit toutefois pas à déterminer sa fonction. « Je suis quelqu’un de fiable » peut soutenir un engagement important dans une situation et conduire à l’épuisement dans une autre. La question porte sur l’influence qu’elle exerce ici, maintenant, et sur la possibilité de répondre autrement lorsque les circonstances changent.
Que travaille-t-on alors en thérapie ?
Le travail thérapeutique vise une identité à la fois habitable et mobile. Il aide la personne à reconnaître son histoire, à comprendre ce qu’elle a protégé et à retrouver des possibilités d’action lorsque cette histoire devient trop étroite.
Avec Claire, je pourrais être tenté de contester sa croyance : « Vous avez le droit d’être faible. » La phrase est tout aussi bien intentionnée qu’inefficace. Elle oppose une nouvelle proposition à un système qui a précisément appris à résister aux informations contradictoires.
Une exploration plus féconde commencerait par ralentir :
Depuis quand êtes-vous « celle qui tient » ?
Qui l’a remarqué en premier ?
Qu’est-ce que cette identité vous a permis de traverser ?
Que vous coûte-t-elle aujourd’hui ?
Dans quels contextes vous décrit-elle assez bien ?
Quand avez-vous pu dépendre de quelqu’un sans perdre votre dignité ?
Que redoutez-vous de devenir si vous cessez momentanément de tenir ?
Quelle personne aimeriez-vous être dans cette équipe, au-delà de l’image de la responsable inépuisable ?
Ces questions font apparaître la construction, la fonction, les exceptions et les futurs possibles du soi conceptuel. Elles déplacent progressivement la formulation :
« Je suis celle qui tient »
devient :
« J’ai appris très tôt à tenir lorsque les autres ne le pouvaient pas. Cette capacité compte pour moi. Aujourd’hui, je peux choisir quand elle est utile et quand j’ai besoin d’autre chose. »
Vous sentez la différence ? L’histoire reste présente. Elle a même gagné en précision. Elle décrit une capacité construite dans certaines circonstances, reconnaît sa valeur et rend à nouveau le comportement sensible au contexte.
Lors de votre prochaine séance, écoutez attentivement les phrases commençant par « je suis ». Certaines offriront à votre patient un point d’appui. D’autres fonctionneront déjà comme des consignes.
Puis, posez-vous ensuite cette question : cette histoire aide-t-elle la personne à rencontrer la situation qui se présente, ou la situation est-elle progressivement forcée d’entrer dans l’histoire ?
Références
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