ACT – Théorie des Soi : 3 – Le soi pensant

ACT – Théorie des Soi : 3 – Le soi pensant

Trente-sept secondes.

Je ne les ai évidemment pas comptées, mais les silences thérapeutiques possèdent leur propre manière de ralentir le temps.

Benoît regarde ses chaussures. Sa dernière phrase était restée en suspens :

– À la maison, cela devient compliqué…

Depuis, plus rien.

Enfin, plus rien dans la pièce. Dans ma tête, la réunion a commencé.

« Demande-lui ce qui devient compliqué. »

« Laisse-lui du temps. »

« Il se coupe de ses émotions. »

« Tu as probablement manqué quelque chose. »

« Un bon thérapeute sait rester avec le silence. »

« Oui, mais un meilleur thérapeute saurait quand l’interrompre. »

En moins d’une minute, mon esprit avait produit trois hypothèses, deux consignes professionnelles et une évaluation de mes compétences. Il ne lui manquait qu’un diagnostic pour pouvoir clôturer la réunion.

Je remarque les doigts de Benoît serrés autour de la fermeture de sa veste. Je sens aussi mon dos se raidir contre le fauteuil. J’allais poser une question lorsqu’il reprend :

– J’ai regardé dans le téléphone de ma femme. Je crois qu’elle voit quelqu’un. Je ne savais pas comment vous le dire.

Il ne se coupait pas de ses émotions. Il essayait de trouver une phrase qui lui permette d’avouer à la fois sa peur, sa jalousie et un geste dont il avait honte. Pendant ce temps, mon esprit avait déjà commencé à écrire une autre histoire.

Suis-je seul thérapeute à qui cela arrive ? « Non, je ne crois pas » me souffle mon esprit. Pendant que le patient parle, une autre conversation se déroule en nous. Elle évalue, compare, se souvient d’un concept lu la veille, prépare la prochaine question et vérifie discrètement si nous avons l’air suffisamment thérapeutiques. Chez le patient, une activité comparable cherche les bons mots, anticipe notre réaction, corrige une phrase avant qu’elle ne soit prononcée ou conseille finalement de se taire.

C’est ce mouvement en temps réel que je vous propose d’appeler le soi pensant.

Deux séances dans la même pièce

Russ Harris utilise l’expression thinking self pour parler de l’activité qui produit des pensées, des images, des souvenirs, des jugements, des projets et des explications. Il la distingue du soi observateur, capable de remarquer cette activité (Harris, 2009).

Dans la Thérapie d’Acceptation et d’Engagement, le soi pensant constitue un repère pédagogique plutôt qu’un processus supplémentaire de l’hexaflex. L’expression permet d’attirer notre attention sur ce que nous faisons lorsque nous commentons la situation, imaginons la suite, cherchons une cause ou nous donnons une consigne.

La différence avec le soi conceptuel tient principalement à ce qui est visé. Le soi conceptuel concerne les informations et les relations verbales organisées autour du « je » : « Je suis un thérapeute compétent », « je suis à l’aise avec les silences », « je dois être capable de comprendre ce qui se passe ». Une règle générale comme « le silence aide le patient à élaborer » n’appartient pas au soi conceptuel tant qu’elle ne participe pas à une définition de soi.

Le soi pensant dispose d’un matériau beaucoup plus large. Il peut mobiliser des éléments du soi conceptuel, mais aussi des connaissances professionnelles, des souvenirs, des règles générales, des hypothèses et des anticipations. Dans la situation présente, il combine ces différents éléments : « Tu devrais déjà avoir compris », « laisse-lui du temps », « pose une question avant que ce silence ne devienne gênant ».

Nous passons ainsi des informations concernant le « je » à l’ensemble de l’activité qui sélectionne, combine et utilise des relations verbales dans une situation précise.

Le silence demande une histoire

Un silence, un regard ou un message inhabituel présentent un défaut majeur pour notre esprit : ils restent ouverts à plusieurs interprétations. Or notre pensée tolère assez mal les dossiers incomplets.

Chez certaines personnes dont les deux hémisphères cérébraux avaient été chirurgicalement déconnectés, Michael Gazzaniga a observé un phénomène étonnant. Lorsque l’hémisphère gauche devait expliquer une action déclenchée à partir d’informations auxquelles il n’avait pas eu accès, il produisait malgré tout une justification cohérente et apparemment convaincante. Gazzaniga a appelé « interprète » cette tendance à construire une explication à partir des éléments disponibles (Gazzaniga, 2000). Ces observations proviennent de situations neurologiques très particulières et leur généralisation demande de la prudence. Elles illustrent néanmoins une tendance que vous reconnaîtrez facilement : lorsque des éléments nous manquent, notre esprit propose une histoire qui permet de les relier.

Richard Nisbett et Timothy Wilson ont montré, de leur côté, que nous disposons d’un accès limité à certains processus qui influencent nos jugements. Pour expliquer après coup pourquoi nous avons choisi ou réagi d’une certaine manière, nous pouvons produire une raison plausible sans avoir directement observé la chaîne réelle des déterminants (Nisbett et Wilson, 1977).

Revenons à Benoît. J’avais réellement observé un silence, un regard baissé et des mains crispées. « Il se coupe de ses émotions » ajoutait une interprétation. Cette hypothèse n’était pas absurde. Elle aurait même pu être exacte. Le problème aurait commencé si je l’avais traitée comme un compte rendu plutôt que comme une possibilité.

Vous l’avez certainement déjà vécu hors du cabinet. Un proche répond « d’accord » au lieu de son habituel « oui, pas de problème » et, avant même d’avoir rangé le téléphone, votre esprit a détecté une froideur, reconstitué les causes du conflit et préparé votre défense. Les mots sont rares, mais le commentaire est déjà très bien documenté.

Penser pour pouvoir agir

Le langage intérieur est parfois présenté comme un bruit dont il faudrait apprendre à se débarrasser. Lev Vygotski nous conduit dans une direction beaucoup plus intéressante. Dans sa perspective, la parole dirigée vers soi se développe à partir des échanges sociaux. L’enfant entend d’abord les autres guider son comportement, puis il se parle ouvertement avant que cette parole ne devienne plus intérieure, condensée et personnelle (Vygotski, 1934/1987 ; Alderson-Day et Fernyhough, 2015).

Cette parole intérieure nous permet de préparer une action, retenir une consigne, inhiber une impulsion, résoudre un problème ou répéter une conversation difficile. Pendant le silence de Benoît, elle m’a rappelé que je pouvais attendre, attiré mon attention sur le risque de parler pour soulager mon propre inconfort et préparé plusieurs questions. Une partie de cette activité était parfaitement utile.

Les difficultés apparaissent lorsque la consigne apprise prend le pas sur ce que la situation est en train de montrer. « Un bon thérapeute respecte les silences » peut aider à ne pas précipiter une confidence. La même règle peut aussi empêcher d’intervenir devant un patient perdu, sidéré ou attendant désespérément un signe de présence.

Attention donc au procès trop rapide de la pensée. Une voix intérieure exigeante, inquiète ou bavarde remplit souvent une fonction de préparation. Avant de chercher à la faire taire, il vaut la peine de lui demander le travail qu’elle essaie d’accomplir.

Qui participe à la réunion ?

Les travaux d’Hubert Hermans et de ses collègues sur le soi dialogique proposent une autre manière d’écouter cette activité. Une même personne peut adopter plusieurs « positions du je », chacune portant une perspective et disposant de sa propre voix (Hermans, Kempen et van Loon, 1992).

Dans ma séance avec Benoît, plusieurs positions se sont rapidement invitées :

Le thérapeute formé à respecter le rythme du patient : « Laisse venir. »

Le professionnel inquiet de mal faire : « Tu es en train de perdre le contact. »

L’amateur de modèles cliniques : « Ce silence ressemble à une coupure émotionnelle. »

L’être humain touché par la détresse : « Il semble vraiment seul avec quelque chose. »

Cette pluralité appartient à la vie psychologique ordinaire. Elle devient particulièrement intéressante en thérapie lorsqu’une position se présente comme la seule voix raisonnable. Le professionnel inquiet peut imposer une question prématurée. Le théoricien peut transformer le patient en illustration d’un modèle. La position empathique peut, elle aussi, conduire à éviter une confrontation pourtant nécessaire.

La bonne question n’est donc pas « quelle voix dit la vérité ? », mais « laquelle influence actuellement ma conduite, que cherche-t-elle à protéger et que me permet-elle encore de percevoir ? »

Tout le monde ne pense pas en phrases

Lorsque nous demandons à un patient « qu’est-ce que vous vous dites ? », nous supposons facilement qu’une petite voix prononce des phrases complètes dans sa tête. Certains patients reconnaissent immédiatement ce format. D’autres nous regardent comme si nous leur demandions la couleur grammaticale de leur anxiété.

Les travaux de Russell Hurlburt et de ses collègues utilisent l’échantillonnage descriptif de l’expérience. Les participants sont interrompus à des moments imprévus et apprennent à décrire aussi précisément que possible ce qui était présent juste avant le signal. Leurs observations montrent une grande diversité des expériences : parole intérieure, images, sensations, compréhension sans mots clairement perçus ou engagement direct dans l’action (Hurlburt, Heavey et Kelsey, 2013).

Revenons un instant à Benoît. Si je lui demande : « Qu’est-ce que vous vous dites à ce moment-là ? », je lui prête déjà une pensée faite de mots. Il me répondra probablement quelque chose – les patients sont souvent très coopératifs avec les présupposés contenus dans nos questions – mais la phrase aura peut-être été fabriquée après coup.

Je peux repartir plus simplement de ce qui vient de se passer :

– Quand vous avez voulu me le dire, qu’est-ce qui vous a arrêté ?

– J’ai vu votre visage changer.

– Ici, dans la pièce, ou dans une sorte de scène qui vous a traversé ?

– Dans ma tête. C’était très rapide. Vous aviez l’air déçu.

Benoît n’a pas eu besoin de se dire : « Mon thérapeute va me juger. » Une image fugitive pouvait déjà rendre l’aveu plus dangereux et encourager le silence. Chez un autre patient, nous rencontrerions peut-être une phrase parfaitement audible ; chez un autre encore, une évidence immédiate – « cela va mal se passer » – sans mots ni image repérables.

Quand une hypothèse commence à modifier la séance

La Théorie des Cadres Relationnels permet de comprendre comment une relation verbale modifie la fonction d’une situation (Hayes, Strosahl et Wilson, 2012).

Si je relie le silence de Benoît à « coupure émotionnelle », puis à « dissociation » et « danger de décompensation », sa posture peut acquérir une fonction clinique très différente. Je vais ralentir ma voix, chercher des signes de désorientation ou proposer un ancrage. Ces réponses pourraient être pertinentes. Elles pourraient également lui signaler que je le trouve fragile alors qu’il essaie simplement de formuler un aveu difficile.

Les pensées du thérapeute ne restent donc pas dans sa tête. Elles modifient son regard, son tonus, la prosodie de sa voix, la distance qu’il prend et la question qu’il choisit. Le patient répond ensuite à ces changements. Une hypothèse produit une intervention, l’intervention transforme la relation et la réaction du patient peut finir par confirmer l’hypothèse de départ. L’intercorporéité en pleine action.

C’est ici que la fusion cognitive peut faire basculer la séance. Elle apparaît lorsque nous répondons à une pensée comme si elle décrivait suffisamment la situation pour guider seule notre conduite. L’enjeu tient moins à la présence de l’hypothèse qu’à la manière dont nous la considérons. Une formulation tenue avec légèreté permet de vérifier, de rester curieux et de changer de direction. Une formulation tenue avec fermetée commence déjà à organiser la séance.

La séance continue après le départ du patient

Benoît quitte le cabinet. Je ferme la porte et la séance parallèle reprend presque immédiatement.

« Tu aurais dû explorer davantage sa colère. »

« Pourquoi n’as-tu pas posé la question du risque suicidaire ? »

« Tu as peut-être validé trop vite sa lecture de la situation. »

Cette reprise peut soutenir un véritable travail clinique. Elle permet de repérer une information manquante, préparer la séance suivante ou demander un avis en supervision. Elle peut aussi tourner pendant une heure sans produire aucune décision nouvelle.

Edward Watkins a montré que la pensée répétitive peut être constructive ou stérile selon son contenu, son contexte et son niveau de traitement. Une réflexion concrète orientée vers ce qui s’est passé et la prochaine action possible se révèle généralement plus utile qu’une analyse abstraite et évaluative : « Pourquoi est-ce que je fais toujours cela ? Qu’est-ce que cela dit de moi comme thérapeute ? » (Watkins, 2008).

Les recherches de Susan Nolen-Hoeksema et de ses collègues montrent par ailleurs que la rumination peut intensifier l’humeur négative, gêner la résolution de problèmes et retarder l’action (Nolen-Hoeksema, Wisco et Lyubomirsky, 2008).

Vous connaissez probablement cette impression de réfléchir beaucoup tout en restant exactement au même endroit. L’esprit change un mot, ajoute une objection, déplace une virgule et nous annonce fièrement qu’il progresse. Le volume de pensée augmente ; la compréhension, beaucoup moins.

Que travaille-t-on alors en thérapie ?

Travailler avec le soi pensant revient à modifier notre relation à cette activité pour qu’elle puisse informer l’action sans gouverner seule la situation. Cela vaut pour le patient et, vous l’avez compris, tout autant pour le thérapeute.

Avec Benoît, je peux commencer par séparer trois niveaux :

Ce que j’observe : il se tait, baisse les yeux et serre sa veste.

Ce que mon esprit ajoute : il se coupe de ses émotions.

Ce que cette interprétation me pousse à faire : interrompre le silence et l’aider à se réancrer.

Cette distinction rend à ma supposition son statut d’hypothèse et permet à d’autres informations d’entrer dans la pièce.

Avec un patient, quelques questions poursuivent le même travail :

« Qu’avez-vous directement observé ? »

« Qu’a ajouté votre esprit ? »

« Contre quoi essaie-t-il de vous préparer ? »

« Lorsque vous suivez cette consigne, que faites-vous ensuite ? »

« Cette réflexion conduit-elle à une action possible ou relance-t-elle une nouvelle réflexion ? »

Les pratiques de défusion donnent une forme concrète à ce déplacement : nommer la pensée, reconnaître une histoire familière, modifier sa cadence, la replacer dans une phrase comme « mon esprit me propose… » ou observer ce qu’elle cherche à obtenir. Leur intérêt apparaît lorsque la personne retrouve une marge de réponse.

Le corps et la relation fournissent alors des informations que le commentaire avait momentanément recouvertes. Dans le silence de Benoît, je pouvais sentir mon empressement, observer ses doigts crispés et rester attentif à la qualité du contact. Le soi somatique, le soi expérientiel et le soi observateur feront chacun l’objet d’un article distinct. Pour l’instant, retenons qu’une pensée gagne en souplesse lorsqu’elle redevient une information parmi d’autres.

Je n’ai finalement posé aucune des questions préparées pendant les trente-sept secondes. J’ai simplement dit :

– Prenez votre temps. Je vois que c’est difficile à formuler.

Benoît a relevé les yeux, puis il a parlé.

Lors de votre prochaine séance, prêtez attention à cette conversation parallèle. Écoutez les hypothèses, les consignes et les évaluations qui apparaissent pendant que votre patient cherche ses mots.

Puis, posez-vous cette question : pouvez-vous entendre ce que votre esprit raconte sans le laisser terminer la phrase à la place du patient ?

Références

Alderson-Day, B., & Fernyhough, C. (2015). Inner speech: Development, cognitive functions, phenomenology, and neurobiology. Psychological Bulletin, 141(5), 931-965. https://doi.org/10.1037/bul0000021

Gazzaniga, M. S. (2000). Cerebral specialization and interhemispheric communication: Does the corpus callosum enable the human condition? Brain, 123(7), 1293-1326. https://doi.org/10.1093/brain/123.7.1293

Harris, R. (2009). ACT Made Simple: An Easy-to-Read Primer on Acceptance and Commitment Therapy. New Harbinger. https://www.actmindfully.com.au/upimages/ACT_Made_Simple_Introduction_and_first_two_chapters.pdf

Hayes, S. C., Strosahl, K. D., & Wilson, K. G. (2012). Acceptance and Commitment Therapy: The Process and Practice of Mindful Change (2e éd.). Guilford Press. https://www.guilford.com/books/Acceptance-and-Commitment-Therapy/Hayes-Strosahl-Wilson/9781462528943

Hermans, H. J. M., Kempen, H. J. G., & van Loon, R. J. P. (1992). The dialogical self: Beyond individualism and rationalism. American Psychologist, 47(1), 23-33. https://doi.org/10.1037/0003-066X.47.1.23

Hurlburt, R. T., Heavey, C. L., & Kelsey, J. M. (2013). Toward a phenomenology of inner speaking. Consciousness and Cognition, 22(4), 1477-1494. https://doi.org/10.1016/j.concog.2013.10.003

Nisbett, R. E., & Wilson, T. D. (1977). Telling more than we can know: Verbal reports on mental processes. Psychological Review, 84(3), 231-259. https://doi.org/10.1037/0033-295X.84.3.231

Nolen-Hoeksema, S., Wisco, B. E., & Lyubomirsky, S. (2008). Rethinking rumination. Perspectives on Psychological Science, 3(5), 400-424. https://doi.org/10.1111/j.1745-6924.2008.00088.x

Vygotsky, L. S. (1987). Thinking and speech. Dans R. W. Rieber & A. S. Carton (dir.), The Collected Works of L. S. Vygotsky, vol. 1. Plenum Press. (Ouvrage original publié en 1934.) https://www.marxists.org/archive/vygotsky/works/words/

Watkins, E. R. (2008). Constructive and unconstructive repetitive thought. Psychological Bulletin, 134(2), 163-206. https://doi.org/10.1037/0033-2909.134.2.163

Egide Altenloh
Suivez-moi
0 0 votes
Evaluation
S’abonner
Notifier de
guest

Chargement du capcha...

0 Commentaires
Oldest
Newest Most Voted