La nature ne répond pas… et c’est justement ça qui est intéressant
— Je sais très bien ce que vous allez me demander.
Je souris.
— Ah oui ?
— Vous allez me demander ce que cet arbre aurait à me dire.
Bon.
Manifestement, je commence à devenir prévisible.
Nous sommes dehors depuis une vingtaine de minutes. Quelques instants auparavant, Marion me racontait une réunion durant laquelle elle avait hésité avant de prendre la parole. Quelqu’un avait finalement formulé l’idée avant elle.
Depuis, son tribunal intérieur avait repris du service.
« Tu vois bien que tu n’es pas à la hauteur. »
« Tu réfléchis toujours trop longtemps. »
« Les autres savent ce qu’ils font. Toi, tu fais semblant. »
Je lui avais demandé de ralentir un peu. Non pour discuter le contenu de ces pensées. Nous l’avions déjà fait. Marion pouvait d’ailleurs parfaitement m’expliquer que cette autocritique était excessive, qu’elle avait de bonnes raisons d’avoir hésité et qu’une réunion professionnelle ne constituait probablement pas un test définitif de sa valeur comme être humain.
Tout cela, elle le savait.
Et pourtant, quelque chose en elle continuait de lui parler de cette manière.
Nous nous trouvions à la jonction de deux chemins. Sur notre gauche, une zone assez ouverte longeait une grande prairie. Quelques mètres plus loin, le sentier pénétrait sous les arbres.
— Je ne vais rien demander à l’arbre, lui dis-je. Choisissez plutôt un endroit d’ici depuis lequel cette voix pourrait parler.
Elle regarde autour d’elle.
Puis elle désigne la partie découverte du chemin.
— Là.
— Allez-y.
Elle marche quelques mètres. Je reste en retrait.
Je lui demande simplement de laisser cette position prendre un peu de place.
Son corps change presque immédiatement. Les épaules remontent. Son menton s’avance légèrement.
— Franchement, tu pourrais quand même faire un effort. À ton âge, tu devrais arrêter d’avoir peur de tout.
Je la laisse poursuivre un moment.
Puis je lui propose de trouver un autre endroit depuis lequel elle pourrait répondre.
Cette fois, elle hésite davantage.
Elle regarde le chemin, les arbres, revient vers la prairie. Finalement, elle s’avance vers la lisière et s’arrête contre un tronc tombé.
Elle s’assied.
Long silence.
— D’ici, ce n’est pas pareil.
Voilà qui m’intéresse.
— Qu’est-ce qui n’est pas pareil ?
Elle regarde l’endroit où elle se trouvait quelques instants auparavant.
— Elle a l’air loin.
Nous venions peut-être de commencer un travail dialogique.
Et, jusqu’ici, aucun arbre n’avait été contraint de donner son avis.
Lorsque la forêt diminue l’autocritique
Une étude récente de Júlia Halamová et Dagmar Szitás m’a fait repenser à ce type de séance.
Les chercheuses ont réparti 34 adultes entre deux environnements de réalité virtuelle : une forêt et un environnement urbain. Chaque participant réalisait deux immersions de 25 minutes. Elles mesuraient notamment l’autocritique momentanée, l’autocompassion, l’autoprotection et le stress perçu.
Le résultat qui m’intéresse ici concerne l’autocritique.
Dans le groupe exposé à la forêt virtuelle, celle-ci diminue significativement au fil des mesures, avec un effet d’ampleur moyenne. Après la première immersion, par exemple, le score moyen passe de 48,9 à 35,7. Aucun changement significatif comparable n’apparaît dans le groupe exposé à la ville virtuelle. L’autocompassion, elle, tend à augmenter, mais l’effet global n’atteint pas le seuil conventionnel de significativité (Halamová & Szitás, 2026).
Nous parlons évidemment de 34 personnes, sans population clinique, exposées à une forêt virtuelle pendant quelques dizaines de minutes. Il serait donc légèrement prématuré de réserver dès demain tous nos cabinets aux mousses et aux fougères.
L’étude montre quelque chose de beaucoup plus modeste : la manière dont les participants déclarent réagir envers eux-mêmes face à des situations difficiles se modifie momentanément après l’exposition à l’environnement forestier.
Une étude pilote menée l’année précédente par la même équipe allait déjà dans cette direction, mais son interprétation était moins confortable : l’autocritique diminuait également dans la condition urbaine. Le nouvel essai retrouve cette fois une diminution spécifique dans la condition forestière (Szitás et al., 2025 ; Halamová & Szitás, 2026).
Ce qui m’intrigue se trouve ailleurs.
Les participants n’étaient pas venus travailler leur critique intérieur. Personne ne leur demandait d’être plus compatissants envers eux-mêmes. Ils n’avaient reçu aucune consigne leur proposant de revisiter une erreur passée ou de négocier avec une partie d’eux-mêmes.
Ils avaient essentiellement changé de milieu.
Et, durant un moment au moins, quelque chose avait changé dans la manière dont ils se traitaient eux-mêmes.
Pour quelqu’un qui passe une partie appréciable de son temps professionnel à se demander ce que l’environnement vient fabriquer dans une séance, il y avait là de quoi s’attarder un peu.
Un arbre doit-il vraiment avoir quelque chose à nous dire ?
Vous me connaissez maintenant : j’aime bien, de temps en temps, prendre le contre-pied de ce qui commence à devenir dominant dans un champ théorique, aussi jeune soit-il.
Pas nécessairement parce que je pense que l’idée dominante est mauvaise. Souvent, je l’utilise moi-même, ce qui rend l’exercice légèrement moins héroïque qu’il n’y paraît.
Mais retourner une idée, l’exagérer un peu ou lui retirer un élément que nous pensions indispensable permet parfois de mieux voir comment elle fonctionne.
Prenons donc ce qui suit comme une petite expérience de pensée.
Dans nombre de pratiques d’écothérapie, la nature peut devenir interlocutrice.
« Que vous dirait cet arbre ? »
« Si la rivière pouvait vous répondre, que vous dirait-elle ? »
« Qu’est-ce que cette montagne vous apprend sur vous-même ? »
J’utilise moi-même ce genre de propositions. Elles peuvent ouvrir un accès étonnamment direct à certains contenus, contourner des réponses trop préparées, faciliter la métaphore ou permettre à une expérience encore difficile à formuler de trouver une première forme.
Mais retirons tout cela quelques instants.
Et si la nature n’avait absolument rien à nous dire ?
Pas de sagesse particulière dans le vieux chêne.
Pas de message caché dans le ruisseau.
Pas de conseil existentiel soufflé par les fougères.
Que resterait-il ?
Finalement, beaucoup de choses.
Le paysage peut participer au dialogue sans parler
Revenons à Marion.
Elle aurait parfaitement pu réaliser l’exercice dans mon cabinet.
Deux chaises.
Sur l’une, la position autocritique.
Sur l’autre, celle qui reçoit cette critique et tente éventuellement d’y répondre.
Le chairwork utilise précisément la disposition spatiale, le changement de place, l’incarnation et le dialogue pour différencier des positions psychologiques qui, quelques minutes plus tôt, étaient mêlées dans l’expérience de la personne. Dans leur conceptualisation processuelle, Pugh et Bell décrivent notamment des processus de séparation, d’animation et de dialogue : distinguer les positions, leur permettre de prendre corps, puis organiser leur rencontre (Pugh & Bell, 2020).
Dehors, beaucoup d’autres variables viennent se mêler à l’affaire.
Lorsque Marion choisit deux endroits, elle ne déplace pas simplement deux chaises imaginaires dans une forêt.
Elle choisit une distance.
Une orientation.
Une certaine visibilité de l’autre position.
Un type d’appui corporel.
Une possibilité de s’approcher ou de s’éloigner.
Une texture sous ses pieds.
Une position assise ou debout.
Une zone ouverte ou plus contenue.
Et elle doit surtout parcourir l’espace entre les deux.
Ce dernier élément m’intéresse particulièrement.
Dans un exercice classique de deux chaises, quelques dizaines de centimètres séparent parfois les positions. Dehors, Marion marche une vingtaine de mètres.
Pendant quelques secondes, elle n’est plus vraiment là-bas et pas encore ici.
Elle marche.
Son regard change.
Sa posture se réorganise.
L’endroit qu’elle vient de quitter s’éloigne derrière elle, puis réapparaît lorsqu’elle se retourne.
Lorsqu’elle reprend la parole, elle le fait depuis un autre lieu, avec son corps orienté autrement dans l’espace.
Nous utilisons volontiers l’expression « prendre une autre perspective ». Ici, elle devient presque embarrassante de littéralité : Marion doit effectivement aller voir ce que les choses donnent depuis ailleurs.
Le milieu comme ressource dialogique
C’est probablement ici que ma manière de penser le travail dialogique en écothérapie s’est progressivement déplacée.
J’ai souvent utilisé l’environnement naturel pour externaliser différentes positions de soi : choisir un endroit, prendre un élément naturel comme support, disposer des objets dans l’espace, construire une scène ou faire émerger une métaphore.
Tout cela reste particulièrement fécond.
Mais je crois que le milieu commence à travailler bien avant qu’on lui attribue une quelconque signification symbolique.
Prenons simplement la distance.
Une personne place spontanément deux positions à cinquante centimètres l’une de l’autre. Une autre les éloigne de trente mètres. Une troisième choisit un endroit depuis lequel l’une des positions ne peut pratiquement plus voir l’autre.
Avant même que le dialogue reprenne, nous avons déjà quelque chose à observer.
Même chose pour la visibilité.
Une personne veut garder l’autre position dans son champ de vision. Une autre lui tourne le dos. Une troisième cherche un arbre suffisamment large pour disparaître momentanément derrière lui.
Ou pour l’appui.
Certaines positions semblent plus faciles à exprimer debout. D’autres lorsque la personne marche. D’autres encore apparaissent lorsque le corps trouve enfin un endroit où s’adosser.
Je serais évidemment bien incapable d’en proposer un dictionnaire.
Et c’est heureux.
Une lisière ne « signifie » pas nécessairement une transition. Un arbre n’est pas « la sécurité ». Une pente ne représente pas automatiquement l’effort ou le dépassement.
Je me méfierais beaucoup d’une écothérapie dans laquelle chaque élément du paysage arriverait déjà muni de sa petite notice psychologique.
Ce qui m’intéresse se joue dans la rencontre entre une personne, une tâche et les propriétés disponibles du milieu.
Le tronc sur lequel Marion s’assied n’est pas sécurisant par essence. À ce moment précis, il lui offre une possibilité : s’asseoir, sentir un appui dans son dos et regarder de loin l’endroit depuis lequel sa critique vient de parler.
Avec une autre personne, à un autre moment, le même tronc aurait peut-être été inconfortable, humide et essentiellement bon à salir un pantalon.
C’est aussi cela, travailler avec un environnement réel.
Et si le lieu modifiait également le dialogue ?
L’étude de Halamová et Szitás vient alors compliquer un peu les choses.
Jusqu’ici, nous pourrions considérer que l’environnement nous aide surtout à organiser le dialogue : différencier les positions, soutenir leur incarnation, créer de la distance, rendre un mouvement possible.
Mais leurs résultats suggèrent que le milieu pourrait également modifier quelque chose dans la disponibilité même de certaines réponses.
Si une immersion dans une forêt virtuelle suffit à diminuer momentanément l’autocritique, il devient difficile de considérer comme totalement neutre l’environnement dans lequel j’invite Marion à rencontrer sa propre position critique.
Je ne suis pas en train de prétendre que cette étude démontre l’intérêt du chairwork en forêt. Les auteurs seraient probablement les premiers surpris de découvrir qu’ils l’ont fait.
Ils n’ont étudié ni le travail dialogique, ni les parties de soi, ni l’effet d’une séance de psychothérapie réalisée dehors. Et nous ignorons encore largement ce qui produit la diminution observée : restauration attentionnelle, diminution de la rumination, sentiment de sécurité, affect positif, changements physiologiques ou combinaison de plusieurs de ces processus.
Cela laisse néanmoins une piste intéressante.
Le dialogue thérapeutique ne se déroulerait pas dans un espace vide auquel nous ajouterions ensuite quelques arbres pour le rendre plus agréable. Le milieu pourrait contribuer aux conditions dans lesquelles certaines réponses deviennent plus faciles, plus difficiles, plus proches ou plus lointaines.
La nature n’a alors plus besoin d’être le troisième personnage de la conversation.
Elle peut simplement en constituer le milieu dialogique.
De la chaise au milieu
Le chairwork nous a déjà appris une chose précieuse : pour transformer un dialogue, il peut être utile de déplacer le corps.
La chaise marque une position. Le changement de place différencie les expériences. La posture contribue à les incarner. Puis le dialogue permet leur mise en relation.
Le travail dialogique en écothérapie pourrait prolonger cette logique en utilisant les possibilités offertes par un environnement plus vaste et plus riche.
À ce stade de ma réflexion, je le formulerais ainsi :
Le travail dialogique en écothérapie consiste à différencier, incarner et mettre en relation différentes positions de soi en utilisant intentionnellement les propriétés spatiales, sensorielles et actionnelles du milieu.
Je n’en suis pas encore à graver cette définition dans le marbre.
Elle a surtout l’intérêt, pour l’instant, de m’aider à distinguer ce que je fais.
Elle évite notamment deux raccourcis.
Le premier consisterait à considérer le travail dialogique dehors comme un chairwork auquel on aurait simplement retiré les chaises.
Le second transformerait chaque arbre, chaque pierre et chaque ruisseau en symbole attendant patiemment que nous découvrions ce qu’il avait à nous révéler sur notre enfance.
Entre les deux, quelque chose me paraît plus intéressant : un dialogue qui se construit à travers la parole, le corps, le mouvement et l’environnement.
La personne parle.
Elle marche.
Elle s’oriente.
Elle s’éloigne.
Elle revient.
Elle cherche un appui.
Elle regarde depuis ailleurs.
Et chacune de ces actions peut participer au travail thérapeutique sans qu’il soit toujours nécessaire de lui attribuer une signification particulière.
La nature n’a toujours rien dit
À la fin de la séance, Marion retourne une dernière fois à l’endroit depuis lequel sa position critique avait parlé.
Je lui demande si elle veut lui faire dire quelque chose.
Elle secoue la tête.
— Non. J’ai compris.
Mon premier réflexe de thérapeute consciencieux aurait probablement été de lui demander ce qu’elle avait compris, depuis quand, comment exactement et, tant qu’à faire, sur une échelle de zéro à dix.
Pour une fois, je me tais.
Nous repartons.
J’avais commencé cet article en vous proposant une expérience de pensée : imaginer une écothérapie dans laquelle la nature n’aurait rien à nous dire.
En arrivant au terme de ce texte, je ne suis plus tout à fait certain qu’il s’agissait seulement d’une expérience de pensée.
Peut-être était-ce surtout une manière d’affiner ma propre réflexion.
De mieux distinguer la nature comme interlocutrice, à laquelle nous pouvons parfois prêter une voix, de la nature comme milieu dialogique, dont les propriétés participent directement à l’organisation de l’expérience.
Je ne vois d’ailleurs aucune raison de choisir définitivement entre les deux. Certains jours, un arbre peut fort bien devenir un interlocuteur. D’autres jours, il peut simplement offrir un appui, créer une limite, masquer quelque chose, permettre de regarder ailleurs ou obliger à faire un détour.
C’est déjà beaucoup pour un arbre.
L’étude de Halamová et Szitás ajoute une petite pièce au puzzle : le milieu pourrait même contribuer, momentanément du moins, à modifier la manière dont nous nous adressons à nous-mêmes.
Il faudra évidemment beaucoup plus qu’une trentaine de personnes déambulant dans une forêt virtuelle pour comprendre jusqu’où nous pouvons pousser cette idée.
Mais cette expérience de pensée ressemble de moins en moins à une simple diversion.
Enfin bon…
Tout cela ne nous rendra pas le Congo.
Références
Halamová, J., & Szitás, D. (2026). Virtual reality nature exposure reduces self-criticism and shows trends toward enhanced self-compassion: A randomized controlled trial. Acta Psychologica, 267, 107127.
Pugh, M. (2019). A little less talk, a little more action: A dialogical approach to cognitive therapy. The Cognitive Behaviour Therapist, 12.
Pugh, M., & Bell, T. (2020). Process-based chairwork: Applications and innovations in the time of COVID-19. European Journal of Counselling Theory, Research and Practice, 4(3).
Szitás, D., Halamová, J., & Pichler, V. (2025). Virtual exposure to natural versus urban environments: A pilot study on impacts on self-compassion, self-protection, and self-criticism. Scientific Reports, 15, 29963.
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