L’affectivité incarnée et ce que les corps font à la relation thérapeutique

L’affectivité incarnée et ce que les corps font à la relation thérapeutique

À peine assise, Nora pose son sac sur ses genoux et l’entoure de ses deux bras. Elle vient de vivre une altercation avec son responsable. Elle raconte la scène vite, avec une précision presque juridique : les mots employés, l’ordre des prises de parole, les collègues présents. À plusieurs reprises, elle précise qu’elle est « restée parfaitement calme ».

Son pied droit pousse pourtant contre le sol. Sa mâchoire se serre à la fin de certaines phrases. Lorsqu’elle rapporte une remarque particulièrement humiliante, son buste avance de quelques centimètres et sa voix monte légèrement.

Je ralentis. Sans l’avoir décidé, je m’adosse davantage à mon fauteuil et j’adoucis ma voix. Sans doute ai-je l’intention de lui laisser de l’espace. Nora accélère. Je ralentis encore. Elle finit par s’interrompre :

— Vous me regardez exactement comme lui. Très calmement, pendant que moi, j’ai l’air de devenir hystérique.

La phrase me surprend. Je pensais lui communiquer de la disponibilité. Elle recevait du retrait, peut-être même une forme de condescendance.

Je tente alors quelque chose :

— Plus vous essayez de me faire sentir la violence de cette réunion, plus je ralentis pour essayer de garder de l’espace. Et plus je ralentis, plus vous semblez devoir augmenter l’intensité pour vérifier que je mesure ce qui s’est passé.

Nora ne répond pas immédiatement. Son pied cesse de pousser contre le sol. Elle pose son sac à côté du fauteuil.

— Quand les gens prennent cette voix-là, dit-elle, c’est qu’ils ont déjà décidé que le problème, c’est moi.

Cette situation est un classique du bug dans la relation thérapeutique. Vous pensiez apaiser l’échange et votre calme irritait davantage la personne. Vous cherchiez à respecter son rythme et votre prudence lui donnait l’impression que vous vous éloigniez. Quelque chose circulait entre vous avant d’être clairement pensé.

Que s’est-il passé dans cette séance ? Une croyance ancienne s’est-elle activée ? Probablement. Une interprétation cognitive a-t-elle orienté la perception de Nora ? Certainement. Ces réponses laissent pourtant une partie du phénomène dans l’ombre : la séance s’était organisée corporellement avant que l’un de nous puisse en formuler la logique.

L’article de Thomas Fuchs et Sabine Koch, Embodied affectivity: on moving and being moved, offre un cadre particulièrement fécond pour comprendre cette organisation. Les auteurs proposent de considérer l’émotion comme une relation circulaire entre les qualités affectives d’une situation, la résonance corporelle du sujet et les mouvements vers lesquels cette situation l’oriente. L’émotion prend alors la forme d’une manière corporelle de rencontrer le monde et de s’y préparer à agir (Fuchs et Koch, 2014).

L’évaluation cognitive conserve toute sa place dans ce modèle. Il faut comprendre une phrase pour se sentir insulté et reconnaître un danger pour en avoir peur. Fuchs et Koch situent toutefois cette compréhension dans un cycle plus vaste : une information acquiert sa portée émotionnelle lorsqu’elle affecte le corps, transforme la perception de la situation et prépare une réponse. Cognition et affectivité se modulent alors mutuellement.

Le calme du thérapeute avait déjà une signification

Nous percevons rarement une situation comme un assemblage neutre d’objets, de sons et de gestes auxquels nous ajouterions ensuite une émotion. Une porte entrouverte peut inviter à entrer, signaler que l’on est attendu ou faire craindre d’être entendu depuis le couloir. Un silence peut offrir du temps, annoncer un jugement ou préparer une rupture. Le même fauteuil paraît accueillant à une personne et dangereusement éloigné à une autre.

Fuchs et Koch reprennent ici le concept d’affordance proposé par James Gibson : une caractéristique de l’environnement perçue à travers les possibilités d’action qu’elle offre. Une chaise permet de s’asseoir ; une poignée invite à être saisie. Une affordance affective possède une tonalité qui attire, inquiète, repousse, rassure ou met en alerte. Elle se présente immédiatement comme importante pour la personne.

Dans la séance, mon ralentissement modifiait les affordances affectives de la rencontre. L’histoire de Nora lui avait appris à reconnaître cette manière de parler comme le prélude à une disqualification : « On vous parle doucement lorsque l’on pense que vous êtes incapable de vous contrôler. » Elle n’avait pas nécessairement besoin de se répéter cette phrase. Ma voix prenait directement la qualité d’un retrait hautain. Son corps la percevait à travers l’augmentation de la tension, l’appui du pied et le mouvement du buste vers l’avant.

Cette idée déplace subtilement notre manière de questionner l’émotion. « Qu’avez-vous pensé ? » reste une question utile. Nous pouvons aussi demander :

— À quel moment la pièce a-t-elle commencé à devenir hostile ?

— Qu’est-ce que mon silence semblait annoncer ?

— Lorsque sa voix a changé, que vous prépariez-vous déjà à devoir faire ?

L’exploration porte alors sur la transformation du monde vécu. Sous l’effet de la peur, un couloir s’allonge, la sortie devient trop lointaine et les visages paraissent difficiles à lire. Dans la honte, le regard des autres acquiert un poids presque matériel. Avec l’épuisement, une demande ordinaire apparaît comme une pente impossible à gravir. L’évaluation de la situation passe par l’état du corps qui devra l’affronter.

Être touché, puis être poussé à agir

Le modèle distingue deux directions complémentaires de la résonance corporelle.

La première est centripète : quelque chose nous affecte. La gorge se resserre, le visage chauffe, la respiration se suspend, l’abdomen se creuse. Fuchs et Koch parlent d’« affection » au sens littéral d’être affecté par.

La seconde est centrifuge : le corps s’oriente vers une action. Il se prépare à avancer, reculer, repousser, se cacher, interrompre, rejoindre ou retenir. Les auteurs retrouvent ici le sens premier du mot émotion, e-movere, être mis en mouvement.

Chez Nora, la voix calme de l’autre produisait une tension immédiatement liée à une direction : avancer, préciser, augmenter l’intensité, empêcher que son expérience soit réduite à un excès émotionnel. Le mouvement restait discret, mais il organisait déjà sa perception et sa parole. Plus elle avançait, plus je reculais légèrement. Mon recul modifiait à son tour ce qu’elle percevait.

Vous l’avez compris, la boucle complète importe davantage qu’un maillon isolé :

La situation m’affecte → mon corps résonne → une action se prépare → cette préparation modifie la situation que je perçois → la situation transformée m’affecte à nouveau.

Cette circularité évite la recherche d’une cause unique. La mâchoire serrée de Nora était à la fois une conséquence de sa colère, une manière de la contenir, un signal adressé involontairement à son interlocuteur et une source de rétroaction qui maintenait l’intensité. Son corps participait activement à l’émotion en cours.

Le corps reste souvent à l’arrière-plan

Une des propositions les plus intéressantes de l’article concerne la structure dite proximale-distale de l’expérience. Lorsque nous touchons une table, nous prêtons surtout attention à la rugosité du bois, beaucoup moins aux sensations présentes dans la pulpe des doigts. Le corps sert de moyen de perception et recule à l’arrière-plan.

Il en va souvent de même dans l’émotion. Nora percevait d’abord mon calme comme disqualifiant. Elle ne percevait pas d’abord son pied poussant contre le sol, puis n’en déduisait pas que mon calme était disqualifiant. La tension corporelle constituait le médium tacite à travers lequel la situation prenait sa couleur affective.

Cette distinction aide à comprendre deux difficultés cliniques apparemment opposées. Certaines personnes sentent peu leur résonance corporelle ; l’émotion demeure floue, lointaine ou intellectuellement décrite. Pour d’autres, la sensation corporelle envahit le premier plan sans rester reliée à la situation : pression thoracique, brûlure, nausée ou accélération cardiaque deviennent des événements somatiques isolés, parfois alarmants. Dans les deux cas, le lien entre sensation, situation et orientation vers l’action s’est distendu.

Demander mécaniquement « Où sentez-vous cela dans votre corps ? » apporte alors peu. La question peut même transformer le thérapeute en contrôleur technique des sensations internes — un destin professionnel assez peu enviable. L’enjeu consiste à rétablir les relations :

— Cette pression apparaît en présence de quoi ?

— Que rend-elle soudainement important dans la situation ?

— Vers quel geste vous conduit-elle, même si vous ne faites pas ce geste ?

— Que devient-elle lorsque je me rapproche, que je me tais ou que je vous regarde ?

Le corps retrouve ainsi sa fonction de mise en relation avec un monde, au lieu de devenir un écran supplémentaire à ausculter.

Lorsque deux cycles affectifs s’enchevêtrent

Le cœur clinique de l’article apparaît avec le concept d’interaffectivité. Dans une rencontre, l’expression corporelle de l’un produit une impression corporelle chez l’autre. Cette impression devient aussitôt une nouvelle expression que le premier perçoit. Les ajustements de posture, de regard, de prosodie, de distance et de rythme se répondent en quelques fractions de seconde.

Nora avançait et je reculais. Mon recul l’incitait à avancer davantage. Sa voix se tendait ; la mienne s’adoucissait. Mon adoucissement augmentait chez elle le sentiment de devoir lutter pour être prise au sérieux. Aucun de nous n’avait choisi cette chorégraphie. Nous étions devenus les deux pôles d’un système sensorimoteur et affectif temporaire.

Fuchs nomme intercorporéité ce couplage dynamique entre deux corps vécus. L’interaffectivité désigne la manière dont les affects émergent, circulent et se transforment à travers ce couplage. La première décrit le champ relationnel corporel ; la seconde, sa dynamique affective.

Les auteurs utilisent également l’expression incorporation mutuelle. Elle ne suppose aucune fusion mystérieuse entre les personnes. Le corps de l’autre prolonge momentanément mes possibilités de sentir et d’agir : son retrait me fait avancer, son sourire détend mon visage, son immobilité ralentit mon geste. Mon propre corps produit simultanément un effet chez lui. L’empathie primaire repose en partie sur cette participation directe à la dynamique de l’autre, avant toute inférence élaborée sur son état mental.

Cette perspective donne une place plus précise au vécu corporel du thérapeute. Une lourdeur soudaine, l’envie de détourner le regard, une accélération de la parole ou une prudence inhabituelle peuvent renseigner sur la rencontre en train de se construire. Elles ne prouvent rien au sujet du patient. La fatigue du thérapeute, ses attentes, son histoire, la température de la pièce ou la séance précédente participent également à ce qu’il ressent.

Le corps du thérapeute fournit donc une donnée à interroger, jamais un verdict. Dans la scène, mon mouvement de recul est devenu cliniquement utile lorsque je l’ai replacé dans la boucle et soumis à Nora. Si j’avais conclu silencieusement qu’elle était « envahissante », j’aurais transformé ma participation au phénomène en caractéristique de sa personnalité.

Prenez quelques secondes pour repenser à une séance durant laquelle vous vous êtes senti anormalement pressé, engourdi, prudent ou bavard. Qu’avez-vous attribué au patient ? Que faisiez-vous vous-même à ce moment-là ? Et comment votre réponse a-t-elle modifié ce qui venait ensuite ?

L’accordage ne ressemble pas toujours à la synchronie

L’interaffectivité évoque facilement deux personnes qui se synchronisent harmonieusement. La clinique est plus accidentée. Une synchronie parfaite et continue figerait la relation autant qu’une absence totale d’accordage.

Si je m’étais accordé à Nora en augmentant moi aussi le volume et la vitesse, nous aurions peut-être produit une escalade. Si j’avais maintenu mon calme sans reconnaître l’effet qu’il produisait, la rupture se serait approfondie. L’ajustement utile a consisté à rejoindre son urgence dans sa signification — le besoin que la violence subie soit reconnue — tout en conservant assez de différence pour que cette urgence puisse devenir pensable.

Fuchs et Koch rappellent, à partir des travaux de Kestenberg, qu’un accordage partiel soutient davantage le développement qu’une concordance complète. Cette remarque possède une portée thérapeutique considérable. Le thérapeute peut entrer dans le rythme du patient, puis introduire un écart supportable : ralentir légèrement sans disparaître, soutenir un regard un peu plus longtemps, donner davantage de fermeté à une voix trop précautionneuse, laisser une émotion augmenter au lieu d’organiser immédiatement son extinction.

Réguler une émotion peut ainsi vouloir dire lui permettre d’acquérir une forme plus précise. La colère de Nora avait besoin d’être différenciée avant de diminuer : humiliation, injustice, crainte d’être décrédibilisée, impulsion à repousser une accusation. Un apaisement trop précoce aurait maintenu l’expérience dans un état indistinct et augmenté sa lutte pour être reconnue.

Les recherches contemporaines sur la synchronie patient-thérapeute invitent elles aussi à la prudence. Une revue systématique publiée en 2025 n’a retenu que sept études, totalisant 828 participants, avec des mesures très diverses de la synchronie et de la régulation émotionnelle. La tendance générale était positive, mais deux études rapportaient des résultats contradictoires ou l’absence de relation directe. La quantité, la direction et le moment de la synchronie semblent donc compter davantage qu’une règle simpliste du type « plus nous sommes synchronisés, mieux c’est » (Ameli et al., 2025).

Quand les boucles se rigidifient

Le modèle permet de lire plusieurs formes de souffrance à partir de la manière dont le cycle affectif se rigidifie.

Dans l’anxiété, la résonance corporelle devient fortement sensible aux affordances de menace. La tension, l’accélération cardiaque et la respiration courte rendent certains indices plus saillants ; cette perception renforce la préparation à fuir ou à éviter. Le monde se peuple de sorties à repérer, de distances à évaluer et de signes ambigus à surveiller.

Dans certaines dépressions sévères, Fuchs décrit plutôt une diminution de l’affectabilité. Le corps perd ses variations de tension et d’élan ; les personnes, les lieux et les projets cessent d’appeler une réponse. Le patient souffre parfois de « ne plus rien sentir ». La perte de plaisir traduit alors une modification globale du rapport au monde : les possibilités ont cessé de solliciter le corps.

Dans l’alexithymie, la difficulté peut concerner l’articulation entre la sensation corporelle et la situation affective. La personne éprouve une pression ou une agitation sans parvenir à reconnaître ce qui, dans la rencontre, la touche et l’oriente. Le travail thérapeutique cherchera moins le mot juste dans un dictionnaire émotionnel que la reconstitution progressive du cycle : quand la sensation apparaît-elle, que change-t-elle dans la perception, quel mouvement prépare-t-elle et comment l’autre y répond-il ?

L’article applique enfin son modèle à l’autisme en parlant d’une perturbation de l’interaffectivité incarnée. Cette partie porte la marque des modèles déficitaires dominants en 2014 et demande aujourd’hui une révision sérieuse. Les difficultés d’accordage peuvent émerger du décalage entre deux styles sensoriels, expressifs et interactionnels, plutôt que d’une incapacité logée dans la personne autiste. Dans une étude de 2020, les dyades mixtes autistes–non-autistes obtenaient des évaluations de rapport plus faibles que les dyades de même neurotype ; les observateurs autistes et non autistes percevaient ce décalage de manière comparable. Ces résultats soutiennent une compréhension bidirectionnelle proche du « problème de la double empathie » (Crompton et al., 2020).

Cette correction enrichit d’ailleurs le modèle de Fuchs et Koch. Une boucle interaffective appartient toujours aux personnes qui la composent. Lorsque l’accordage échoue, la question à se poser est la suivante : quelles différences de rythme, d’intensité, de canal sensoriel ou d’attente rendent notre coordination difficile ? Le thérapeute entre pleinement dans l’analyse.

Une histoire devenue manière de se tenir

Les cycles affectifs se construisent au fil de la biographie. Une personne apprend que s’approcher permet d’être entendue ; une autre, que se rendre discrète réduit le danger. Certaines familles amplifient les expressions émotionnelles jusqu’à ce qu’elles soient reconnues. D’autres valorisent l’immobilité, la retenue du regard ou la maîtrise de la voix. Avec le temps, ces régularités deviennent un habitus corporel : une manière familière de respirer, de s’asseoir, d’occuper l’espace et de répondre à l’approche d’autrui.

Le corps de Nora avait appris à lutter contre la disqualification en augmentant la précision et l’intensité. Mon corps de thérapeute avait appris à répondre à l’intensité par davantage de calme. Deux histoires professionnelles et relationnelles se rencontraient dans quelques centimètres de mouvement.

La culture intervient au même niveau. La distance convenable, le volume de la voix, le contact visuel, le silence et la proximité corporelle ne possèdent pas une signification universelle. Une lecture incarnée qui négligerait les normes culturelles, le genre, le statut social ou l’asymétrie de pouvoir produirait rapidement des interprétations abusives. Le cabinet lui-même offre des affordances socialement organisées : qui choisit sa place, qui regarde l’heure, qui peut interrompre, qui connaît les règles et qui rédige le dossier ?

L’émotion déborde ainsi de la peau du sujet. Elle s’étend à la pièce, aux objets, aux positions sociales et aux réactions de l’autre. Cette extension ne retire rien à l’expérience intime ; elle décrit le réseau concret qui lui donne forme.

Comment intervenir dans une boucle affective ?

Le modèle ouvre plusieurs portes d’intervention. Elles peuvent s’intégrer à différentes orientations thérapeutiques sans transformer la séance en cours de maintien corporel.

Fuchs et Koch distinguent deux grandes portes d’entrée. Le focusing et certaines approches expérientielles partent de la sensation afin d’en laisser émerger la signification et le mouvement. Les thérapies par la danse ou le mouvement partent de l’action et de l’expression afin de modifier la résonance, l’affect et la perception de la situation. Dans la pratique, les deux directions se répondent : sentir permet de trouver un mouvement, puis le mouvement transforme ce qui devient perceptible.

1. Décrire la transformation de la situation

Avant de demander le nom de l’émotion, observons ce que le monde est devenu pour le patient.

— À quel moment ma question vous a-t-elle paru intrusive ?

— Quand il a détourné les yeux, qu’est-ce que ce geste vous a semblé préparer ?

— Dans cette pièce, qu’est-ce qui vous aide à rester et qu’est-ce qui vous pousse vers la sortie ?

2. Repérer la tendance à l’action

Une émotion contient un mouvement potentiel, parfois retenu depuis longtemps.

— Si vos épaules pouvaient poursuivre le mouvement qu’elles viennent de commencer, que feraient-elles ?

— Avez-vous davantage envie de vous rapprocher, de repousser, de vous rendre invisible ou d’interrompre ?

Le geste peut rester imaginaire, minuscule ou simplement nommé. Sa fonction devient accessible sans forcer son expression.

3. Cartographier la boucle relationnelle

Le thérapeute décrit une séquence observable et vérifie son hypothèse.

— Lorsque vous parlez plus vite, je deviens très prudent. Ma prudence semble ensuite vous donner l’impression que je ne vous suis plus. Est-ce que cela correspond à ce qui se passe pour vous ?

Cette formulation répartit la causalité dans la relation et laisse au patient la possibilité de corriger l’observation.

4. Modifier un paramètre de l’interaction

Le rythme, la distance, l’orientation des fauteuils, le regard, la prosodie ou le fait de marcher côte à côte modifient les affordances de la rencontre. Une personne honteuse parlera parfois plus librement en marchant, lorsque le visage du thérapeute cesse d’occuper tout le champ perceptif. Une personne qui se dissocie pourra avoir besoin d’une voix plus nettement modulée, d’un objet stable dans son champ visuel ou d’une position lui permettant de voir la porte.

Ces ajustements ont valeur d’expérience. Leur effet doit être observé avec le patient ; aucune posture ne possède de signification thérapeutique universelle.

5. Respecter la fonction des défenses corporelles

Serrer les lèvres, immobiliser le torse ou retenir les larmes protège parfois d’une expérience qui a longtemps été dangereuse en présence d’autrui. Relâcher directement cette défense peut exposer la personne plus vite que la relation ne peut la soutenir. Nous pouvons d’abord nous intéresser à ce que la tension accomplit :

— Que risquerait-il d’arriver ici si votre mâchoire cessait de retenir ce mouvement ?

Le corps défensif possède une intelligence historique. Le changement devient possible lorsqu’une autre organisation offre une protection suffisamment crédible.

6. Introduire un désaccordage supportable

Le thérapeute rejoint assez précisément la dynamique du patient pour qu’il se sente rencontré, puis propose une différence. Face à une accélération anxieuse, il peut maintenir une présence lente tout en augmentant la netteté et la proximité de ses réponses. Face à l’effondrement dépressif, il peut apporter un peu plus de modulation vocale ou inviter à un mouvement bref, sans exiger une vitalité inaccessible.

Le désaccordage devient thérapeutique lorsqu’il ouvre une possibilité que le patient peut encore habiter. Au-delà de ce seuil, il ressemble à une rupture. En deçà, le thérapeute risque de reproduire exactement le système qu’il cherche à assouplir.

Un peu de recul scientifique

L’article de Fuchs et Koch appartient à la catégorie « Hypothesis and Theory ». Sa force réside dans l’intégration phénoménologique de résultats issus de champs différents. Il ne constitue pas la validation expérimentale d’un mécanisme unique.

Plusieurs expériences spectaculaires citées en 2014 ont d’ailleurs été nuancées depuis. Les effets des « postures de pouvoir » sur les hormones et les conduites n’ont pas été reproduits dans une étude de plus grande taille (Ranehill et al., 2015). Les recherches sur le feedback facial soutiennent un effet possible des mouvements du visage sur le ressenti, avec une amplitude généralement faible et dépendante du contexte. Une étude préenregistrée menée dans 19 pays auprès de 3 878 participants a observé des effets pour l’imitation et l’action faciale volontaire, tandis que le célèbre dispositif du stylo tenu dans la bouche donnait des résultats moins concluants (Coles et al., 2022).

Ces nuances empêchent une traduction magique du modèle : se redresser ne guérit pas une dépression, sourire ne produit pas mécaniquement de la joie et synchroniser ses mouvements avec ceux du patient ne garantit pas l’alliance. Le principe le mieux étayé reste plus modeste : les états corporels contribuent à l’expérience émotionnelle dans des boucles où interviennent aussi le contexte, l’apprentissage, les attentes et la relation.

À mes yeux, la valeur clinique du modèle se situe précisément là. Il nous apprend à chercher une organisation plutôt qu’un levier isolé. Une modification corporelle devient pertinente lorsqu’elle transforme la manière dont la personne rencontre une situation et découvre une possibilité d’action différente.

Revenir à Nora

Après avoir identifié notre boucle, je n’ai pas demandé à Nora de se calmer. Je lui ai proposé de reprendre la scène de la réunion en observant le moment exact où la voix de son responsable avait changé de signification. Elle a repéré un léger recul de sa chaise et un regard échangé avec un collègue. Sa poitrine s’était durcie. Elle s’était penchée en avant et avait commencé à accumuler des preuves.

Nous avons ensuite exploré le mouvement contenu dans ses avant-bras. Elle voulait pousser le dossier vers son responsable et dire : « Lisez-le avant de m’expliquer ce que j’ai vécu. » Le geste, à peine esquissé, a fait apparaître une limite là où elle ne percevait jusque-là qu’une montée incontrôlable de colère.

Lors des séances suivantes, notre travail a porté autant sur la formulation de cette limite que sur les conditions corporelles et relationnelles qui lui permettaient de la maintenir : un débit moins précipité, un appui stable, une phrase courte, et surtout un interlocuteur qui reconnaissait l’injustice avant de discuter de la stratégie.

La question clinique avait changé. L’intensité de la réaction de Nora prenait place dans une organisation plus large : une situation devenait disqualifiante, son corps tentait d’y répondre, l’autre contribuait à l’escalade et un nouvel agencement pouvait rendre une réponse plus libre.

Lors de votre prochaine séance, vous pourriez garder une seule question en tête :

Qu’est-ce que le corps de chacun est déjà en train de faire à la relation ?

Bibliographie

Ameli, F., Abbarchi Minucci, F., Zanini, L., Calmi, G., & Spitoni, G. F. (2025). A systematic review of patient-therapist synchrony as an indicator of emotion regulation in psychotherapy: An integrated approach. Research in Psychotherapy: Psychopathology, Process and Outcome, 28, 866. https://doi.org/10.4081/ripppo.2025.866

Bourdieu, P. (1990). The logic of practice. Stanford University Press.

Coles, N. A., March, D. S., Marmolejo-Ramos, F., et al. (2022). A multi-lab test of the facial feedback hypothesis by the Many Smiles Collaboration. Nature Human Behaviour, 6, 1731–1742. https://doi.org/10.1038/s41562-022-01458-9

Crompton, C. J., Sharp, M., Axbey, H., Fletcher-Watson, S., Flynn, E. G., & Ropar, D. (2020). Neurotype-matching, but not being autistic, influences self and observer ratings of interpersonal rapport. Frontiers in Psychology, 11, 586171. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2020.586171

Fuchs, T. (2012). The phenomenology of body memory. In S. C. Koch, T. Fuchs, M. Summa, & C. Müller (Eds.), Body memory, metaphor and movement (pp. 9–22). John Benjamins. https://doi.org/10.1075/aicr.84.03fuc

Fuchs, T. (2013). Depression, intercorporality and interaffectivity. Journal of Consciousness Studies, 20(7–8), 219–238.

Fuchs, T. (2016). Intercorporeality and interaffectivity. Phenomenology and Mind, 11, 194–209. https://doi.org/10.13128/Phe_Mi-20119

Fuchs, T., & De Jaegher, H. (2009). Enactive intersubjectivity: Participatory sense-making and mutual incorporation. Phenomenology and the Cognitive Sciences, 8, 465–486. https://doi.org/10.1007/s11097-009-9136-4

Fuchs, T., & Koch, S. C. (2014). Embodied affectivity: On moving and being moved. Frontiers in Psychology, 5, 508. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2014.00508

Gendlin, E. T. (1981). Focusing (2nd ed.). Bantam Books.

Gibson, J. J. (1979). The ecological approach to visual perception. Houghton Mifflin.

Kestenberg, J. S. (1975). Children and parents: Psychoanalytic studies in development. Jason Aronson.

Merleau-Ponty, M. (1962). Phenomenology of perception (C. Smith, Trans.). Routledge & Kegan Paul. (Original work published 1945)

Polanyi, M. (1967). The tacit dimension. Routledge & Kegan Paul.

Ranehill, E., Dreber, A., Johannesson, M., Leiberg, S., Sul, S., & Weber, R. A. (2015). Assessing the robustness of power posing: No effect on hormones and risk tolerance in a large sample of men and women. Psychological Science, 26(5), 653–656. https://doi.org/10.1177/0956797614553946

Stern, D. N. (1985). The interpersonal world of the infant: A view from psychoanalysis and developmental psychology. Basic Books.

Egide Altenloh
Suivez-moi
0 0 votes
Evaluation
S’abonner
Notifier de
guest

Chargement du capcha...

0 Commentaires
Oldest
Newest Most Voted