Ecothérapie : emmener les patients en pleine nature

Bien avant que nous ayons des smartphones, le chauffage central et des chaussures, l’être humain parcourait la terre, sans notifications, sans compter ses likes, vêtu de quelques peaux et bien souvient pieds nus. Nous vivions en symbiose avec la nature et notre environnement. La nature, l’environnement, les animaux et les plantes n’étaient pas de simples ressources, mais des êtres vivants à part entière. Nous avions une connaissance étendue des saisons, des plantes et des animaux et nous évoluions en parfaite harmonie, de printemps en hiver, sortant le jour et nous mettant en sécurité la nuit.

Depuis des millénaires, notre cerveau a été façonné pour être en relation étroite avec la nature.

Puis nous avons commencé à nous sédentariser et à cultiver la terre.

L’industrialisation et l’émergence des villes sont très récentes dans l’histoire de l’humanité et ne sont pas généralisées partout sur la terre.

Des tribus vivent encore en parfaite entente avec leur milieu naturel, bien qu’elles doivent parfois se battre pour conserver ce droit à l’autodétermination.

Chez nous, en nous regroupant et en formant des communautés de plus en plus grandes, les espaces naturels ont laissé leur place progressivement à de la pierre, de la brique, puis du béton.

L’électricité a allongé les journées, nous permettant de travailler plus longtemps les jours d’hiver et nous éloignant du rythme naturel des saisons.

Jusqu’à ce jour, chaque avancée de notre civilisation nous a petit à petit éloigné de la nature. Un éloignement pas toujours bien vécu par tout le monde. Un éloignement pas toujours en accord avec notre nature profonde : nous sommes issus et nous avons besoin de la nature pour vivre pleinement notre vie.

La perte du contact avec la nature

Dès les années 1980, un seuil est franchi : les habitants des zones les plus industrialisées passent plus de 90 % de leur temps à l’intérieur1. Cette augmentation du temps passé à l’intérieur, associée à l’augmentation du nombre de personnes vivant dans ces environnements industrialisés, en particulier dans les zones urbaines surpeuplées, est souvent corrélée à une augmentation des troubles psychologiques comme le stress et la diminution du bien-être psychologique perçu[1].

Plusieurs chercheurs ont constaté que l’exposition à la nature est un facteur protecteur pour la santé mentale1,[2]. L’exposition à des environnements extérieurs, notamment verts, ainsi que ceux situés à proximité de l’eau, comme un lac ou un océan, ont des propriétés réparatrices[3],[4]. Le Shinrin-yoku, ou bain de forêt, a également été jugé bénéfique pour la santé physique et psychologique[5]. Chez les adolescents, la participation à une thérapie en milieu sauvage a également permis d’améliorer les indicateurs de santé[6].

Il est important de prendre en compte le pouvoir de guérison de l’exposition aux environnements naturels, étant donné la tendance croissante à la vie urbaine et les effets négatifs de celle-ci sur la santé[7]. Les personnes souffrant de stress émotionnel exacerbé par les environnements urbains par exemple, pourraient bénéficier de l’exposition à la nature, et améliorer leurs indicateurs de santé émotionnelle et physique[8].

Les bienfaits d’être en relation avec des milieux naturels

Les bienfaits de l’exposition à la nature ont été largement étudiés à partir de diverses perspectives allant de l’observation des milieux naturels3,[9], à l’intégration d’éléments naturels dans les environnements intérieurs[10], à l’immersion dans la nature5,6. Ulrich3,9 a examiné les effets de l’exposition à la nature sur la santé physique et psychologique. Les personnes se remettant d’une intervention chirurgicale ont eu un rétablissement plus rapide et une meilleure relation avec le personnel hospitalier lorsqu’ils étaient dans une chambre avec une fenêtre donnant sur un cadre naturel9. De plus, les personnes qui ont pu observer des paysages naturels, par rapport à des paysages urbains, ont rapporté un niveau plus élevé de bien-être psychologique subjectif9.

Dans une étude où 60 participants ont été répartis au hasard dans deux groupes, les participants qui ont marché dans des milieux naturels, en comparaison à un milieu urbain pour l’autre groupe, ont eu plus de bénéfices émotionnels et cognitifs[11]. Les effets affectifs et cognitifs de l’exposition à la nature peuvent s’expliquer par la théorie de la réduction du stress et la théorie de la restauration de l’attention ; toutefois, Bratman et ses collègues11 recommandent de pousser un peu plus loin les investigations.

Dans le cadre de la prise en charge du stress, un essai contrôlé randomisé comparant une thérapie basée sur la nature à une thérapie de type cognitivo-comportementale, a montré que la thérapie basée sur la nature était associée à des résultats similaires dans l’amélioration des symptômes de santé mentale et physique, et ce également un an après l’intervention[12]. En outre, les participants des deux groupes de traitement ont connu une réduction à long terme de l’utilisation des soins de santé, ce qui confirme l’efficacité des thérapies naturelles pour le bien-être psychologique et physique12.

Dans le cadre d’une autre étude pilote portant sur la corrélation entre le bien-être mental, les symptômes dépressifs et les bienfaits d’une intervention thérapeutique comprenant des promenades dans la nature lors de séances de traitement, les participants ont constaté une augmentation de leur bien-être mental et une diminution de la dépression au cours de l’intervention de huit semaines. Les résultats se sont maintenus au suivi à trois mois[13].

Le lien entre se promener dans la nature et le bien-être psychologique général n’est plus à démontrer, toutefois la question de la “dose” nécessaire de nature pour obtenir des effets thérapeutiques demeure encore floue. Les facteurs modérateurs qui pourraient influencer cette “dose” sont la culture, le statut socio-économique, les préférences personnelles et/ou les données démographiques7.

S’exposer à la nature, en faisant, ou non, du sport est bénéfique pour la santé, il reste cependant important de savoir quel seuil est nécessaire pour maximiser les effets chez les personnes en souffrance. Est-ce que, par exemple, une séance hebdomadaire de 45 minutes de thérapie Walk and Talk est suffisante ? Des études ont démontré que l’exposition à la nature était bénéfique pour le bien-être général, notamment par une diminution des symptômes dépressifs13 et que la thérapie basée sur la nature devrait être adaptée aux besoins des clients8. Ainsi, il existe une variété de thérapies basées sur la nature comme le Walk and Talk, le bain de forêt, la thérapie horticole, la thérapie assistée par les animaux, la thérapie basée sur l’aventure en milieu naturel et la thérapie d’immersion dans la nature sauvage. Nous avons choisi de regrouper l’ensemble de ces thérapies sous la bannière “écothérapie”.

Que se passe-t-il dans la nature ?

Trois hypothèses semblent émerger concernant l’effet de l’exposition à la nature sur notre santé : la première est l’hypothèse de la biophilie[14], la deuxième la théorie de la restauration de l’attention[15], la troisième est la théorie de la réduction du stress[16].

L’hypothèse de la biophilie est la croyance que les humains sont génétiquement prédisposés à être attirés par la nature. Elle affirme que tous les humains aiment intrinsèquement le monde naturel.

L’hypothèse que les humains ont un amour et un besoin innés de la nature a été adaptée à de nombreux domaines d’étude différents. Cette hypothèse, la biophilie, a été utilisée pour soutenir l’idée que les humains sont en meilleure santé lorsqu’ils sont connectés à la nature. Elle est même devenue populaire dans les mouvements écologiques spirituels, militants et architecturaux.

Plus opérationnel et donc davantage mis au banc d’essai de recherches cliniques, l’effet de restauration de la nature sur nos processus attentionnels, cognitifs et affectifs de Kaplan est soutenu à présent par de nombreuses recherches.

Les recherches ont notamment pu soulever que certains sites historiques pouvaient avoir des effets similaires de restauration[17].

Pour être restaurateur, un environnement devrait posséder 4 caractéristiques :

  • L’éloignement, qui fait référence à un changement de décor et/ou à une expérience de la routine quotidienne, favorisant une distance conceptuelle par rapport à l’ordinaire ;
  • La fascination, ou la capacité de la nature à attirer involontairement l’attention de l’individu, sans effort mental et donc sans épuisement des ressources cognitives ;
  • L’étendue, qui implique les propriétés de cohérence entre les éléments environnementaux et la portée des environnements, qui doivent être perçus comme suffisamment étendus pour engager l’esprit ;
  • Et la compatibilité, qui a trait à la congruence perçue entre les caractéristiques de l’environnement et les besoins, les intentions et les inclinations des personnes.

La théorie de la réduction du stress fournit une explication de l’impact de l’expérience de la nature sur notre activation émotionnelle. Cette théorie postule que les environnements naturels ont un avantage réparateur sur les environnements artificiels en raison du rôle qu’ils ont joué dans notre évolution en tant qu’espèce. Plus précisément, selon cette hypothèse, les scènes de la nature activent notre système nerveux parasympathique de manière à réduire le stress et l’éveil autonome, en raison de notre lien inné avec le monde naturel. Les paysages naturels (en particulier les prairies avec des groupes d’arbres) ont tendance à fournir aux êtres humains des “opportunités” de gain et des lieux de “refuge” pour leur sécurité.

Au niveau de la thérapie et de l’accompagnement, la nature offre de multiples opportunités de symbolisation, de projection et de petits moments magiques où nous sommes parfois tentés de nous dire que la nature nous envoie un message.

L’écothérapie vue par les thérapeutes

Le domaine de la thérapie de la nature ou de plein air s’est fortement développé ces dernières années. L’écothérapie est un terme général qui désigne de nombreuses approches de traitement impliquant une exposition à la nature ou des activités intégrant une interaction avec la nature pour améliorer le bien-être psychologique1,[18]. Les diverses modalités comprennent, sans s’y limiter, la thérapie par la nature[19], la thérapie horticole[20], la thérapie assistée par les animaux[21], la thérapie par la nature sauvage ou l’aventure1,4,18, le bain de forêt5, et le walk and talk[22]. Les cliniciens ont fréquemment recours à la thérapie en milieu sauvage et d’aventure avec des populations plus jeunes, alors que les populations plus âgées peuvent trouver plus attrayantes des interventions d’écothérapie moins intenses telles que le jardinage ou les groupes de marche dans la nature.

Les thérapeutes qui introduisent l’écothérapie dans leur pratique rapportent de nombreux bénéfices. Une étude de 2016[23] sur la perception du walk and talk (W&T) par les thérapeutes a pu mettre en évidence que les thérapeutes perçoivent que :

  • Marcher et parler pendant une séance de thérapie aide les clients à se “décoincer” ;
  • La thérapie W&T renforce le lien entre le corps et l’esprit des clients ;
  • Marcher côte à côte avec un client l’aide à s’ouvrir ;
  • Les clients obtiennent un plus grand sentiment de bien-être général grâce à la thérapie W&T ;
  • Le processus de découverte de soi des clients est encouragé de manière plus holistique par la thérapie W&T ;
  • Marcher ensemble pendant la thérapie favorise l’égalité dans la relation thérapeutique ;
  • Le fait d’être à l’extérieur pendant une séance de thérapie renforce le processus thérapeutique ;
  • La thérapie W&T encourage des modes de pensée plus profonds ;
  • La thérapie W&T est moins intimidante pour les clients que la thérapie en cabinet et en position assise ;
  • Grâce à la thérapie W&T, le processus thérapeutique global est amélioré ;
  • L’absence de contact visuel est plus confortable pour le client ;
  • La thérapie W&T améliore la condition physique du client ;
  • Les clients résolvent plus rapidement leurs problèmes grâce à la thérapie W&T qu’en cabinet de consultation.

Et les avantages ne se limitent pas qu’aux bénéfices pour le client. Les thérapeutes interrogés dans l’étude rapportent également les témoignages suivants :

  • Je pense qu’offrir une variété d’expériences thérapeutiques (telles que la W&T) est utile aux clients ;
  • Je me sens généralement revigoré lorsque je fais des séances de thérapie W&T ;
  • Je n’ai généralement aucun problème à me concentrer sur mon client pendant les séances de thérapie W&T ;
  • Ma réflexion est plus claire pendant les sessions de W&T ;
  • La W&T a été bénéfique pour mon développement professionnel ;
  • Proposer une thérapie W&T a réduit mon propre niveau de stress ;
  • Je fais un meilleur travail thérapeutique pendant les séances de W&T ;
  • Je suis en meilleure forme physique depuis que j’ai commencé les séances de W&T avec les clients.

Certains thérapeutes rapportent parfois être plus distraits pendant une séance dans la nature. Ce n’est pas en soi un problème car la diffluence est nécessaire au processus créatif[24]. Elle permet de ne pas trop s’accrocher aux pensées (tel que le soutient le processus de défusion en Thérapie d’Acceptation et d’Engagement[25]) et d’avoir accès à de nouvelles idées et perspectives. Par ailleurs, le lien entre créativité et contact avec la nature a déjà été mis en évidence[26].

Comment fait-on ?

Et bien, figurez-vous qu’un manuel pratique d’écothérapie vient de naître.

J’en suis très enthousiaste et donc voici le lien pour vous le procurer (cliquez sur l’image) :

 

Bibliographie

[1] Chalquist, C. (2009). A look at the ecotherapy research evidence. Ecopsychology, 1(2), 64-74.

[2] Burns, C. A. (2012). Embodiment and embedment: integrating dance/movement therapy, body psychotherapy, and ecopsychology. Body, Movement and Dance in Psychotherapy, 7(1), 39-54.

[3] Ulrich, R. S. (1979). Visual landscapes and psychological well-being. Landscape Research, 4, 17-23.

[4] Jordan, M. (2014). Nature and therapy: Understanding counselling and psychotherapy in outdoor spaces. Routledge.

[5] Li, Q. (2018). Forest bathing: How trees can help you find health and happiness. New York, NY: Viking

[6] Hoag, M. J., Combs, K. M., Roberts, S. D., & Logan, P. (2016). Pushing beyond outcome: What else changes in wilderness therapy? Journal of Therapeutic Schools and Programs, 8(1), 41-50.

[7] Shanahan, D. F., Fuller, R. A., Bush, R., Lin, B. B., & Gaston, K. J. (2015). The health benefits of urban nature: How much do we need? BioScience, 65, 476-485.

[8] Stigsdotter, U. K., Palsdottir, A. M., Burls, A., Chermaz, A., Ferrini, F., & Grahn, P. (2011). Nature-based therapeutic interventions. In Nilsson et al. (Eds.), Forests, trees and human health (pp. 310-343). London, UK: Springer.

[9] Ulrich, R. S. (1984). View through a window may influence recovery from surgery. American Association for the Advancement of Science, 224, 420-421.

[10] Gessler, W. M. (1992). Therapeutic landscapes: Medical issues in light of the new cultural geography. Social Science & Medicine, 34, 735-746.

[11] Bratman, G. N., Daily, G. C., Levy, B. J., & Gross, J. J. (2015). The benefits of nature experience: Improved affect and cognition. Landscape and Urban Planning, 138, 41-50.

[12] Corazon, S. S., Nyed, P. K., Sidenius, U., Poulsen, D. V., & Stigsdotter, U. K. (2018). A long-term follow-up of the efficacy of nature-based therapy for adults suffering from stress-related illnesses on levels of healthcare consumption and sick-leave absence: a randomized controlled trial. International journal of environmental research and public health, 15(1), 137.

[13] Korpela, K. M., Stengård, E., & Jussila, P. (2016). Nature walks as a part of therapeutic intervention for depression. Ecopsychology, 8(1), 8-15.

[14] Kellert, S. R., & Wilson, E. O. (Eds.). (1993). The biophilia hypothesis. Island Press.

[15] Kaplan, S. (1995). The restorative benefits of nature: Toward an integrative framework. Journal of environmental psychology, 15(3), 169-182.

[16] Ulrich, R. S. (1981). Natural versus urban scenes: Some psychophysiological effects. Environment and behavior13(5), 523-556.

 

[17] Scopelliti, M., Carrus, G., & Bonaiuto, M. (2019). Is it really nature that restores people? A comparison with historical sites with high restorative potential. Frontiers in Psychology, 9, 2742.

[18] McLeod, J. (2013). An introduction to counselling. McGraw-hill education (UK).

[19] Berger, R., & McLeod, J. (2006). Incorporating nature into therapy: A framework for practice. Journal of Systemic Therapies, 25(2), 80-94.

[20] Clatworthy, J., Hinds, J., & Camic, P. M. (2013). Gardening as a mental health intervention: A review. Mental Health Review Journal.

[21] Maujean, A., Pepping, C. A., & Kendall, E. (2015). A systematic review of randomized controlled trials of animal-assisted therapy on psychosocial outcomes. Anthrozoös, 28(1), 23-36.

[22] Clark, D. C. (2019). Adult Clients’ Experience of Walk-and-Talk Therapy.

[23] Revell, S., & McLeod, J. (2016). Experiences of therapists who integrate walk and talk into their professional practice. Counselling and psychotherapy research, 16(1), 35-43.

[24] Wang, X., Ye, S., & Teo, H. H. (2014). Effects of interruptions on creative thinking.

[25] Hayes, S. C., Strosahl, K. D., & Wilson, K. G. (2009). Acceptance and commitment therapy. Washington, DC:: American Psychological Association.

[26] Plambech, T., & Van Den Bosch, C. C. K. (2015). The impact of nature on creativity–A study among Danish creative professionals. Urban Forestry & Urban Greening14(2), 255-263.

 

Egide Altenloh
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