Au coeur de la gratitude

La gratitude ? Mais quelle idée !!!

Dans un monde centré sur la performance et la réussite, la vitesse et l'opportunisme, peu de temps nous est donné pour apprécier justement et simplement les petits cadeaux que dépose la vie sur notre chemin. Préoccupé par ce qui ne va pas ou pourrait ne pas aller, nous goutons rarement le fruit de la gratitude et le sentiment d'interdépendance qui en est à la source. Or, la gratitude est un ingrédient essentiel au bien-être, tant personnel qu'interpersonnel.

Dans ce billet, nous résumons l'article de Robert A. Emmons et Michael E. McCullough (2003) : Counting Blessings vs Burdens : An Experimental Investigation of Gratitude and Subjective Well-Being in Daily Life apparu dans le journal scientifique Journal of Personnality and Social Psychology, l'une des plus prestigieuses de revue scientifique de psychologie.

Qu'est-ce que la Gratitude ?

La gratitude a de multiples facettes. Elle a été conceptualisée de différentes façons : tantôt comme une émotion, tantôt comme un trait de caractère ou une vertu morale. Le mot "Gratitude" dérive du latin gratia qui signifie grâce, agrément. L'objet de la gratitude est externe comme un autre être humain mais il peut aussi être impersonnel (la nature) ou non humain (Dieu, les animaux, le cosmos ...). Beaucoup d'événements de vie sont potentiellement à la source de gratitude, mais dans la plupart des cas, la gratitude émerge de la perception de conséquences personnelles positives, pas forcément méritées ou gagnées, engendrées par une autre personne.

Gratitude, Bonheur et Bien-Etre : Les interactions

De nombreux penseurs, chercheurs, écrivains et philosophes ont émis l'idée, depuis longtemps déjà, que la gratitude avait un impact positif sur notre bonheur.

Les premières recherches sur la gratitude classent celle-ci dans le registre des émotions positives. La gratitude est reliée à d'autres émotions positives comme la joie, Le bonheur, le contentement, la fierté et l'espoir. Selon une étude taxonomique des termes émotionnels, la gratitude est une émotion interpersonnelle positive au même titre que l'admiration, le respect, la confiance et la considération.

L'ensemble des études faites sur le sujet amènent à la conclusion que la gratitude est un concept unique, relié à et distinct d'autres émotions positives.

Savourer les bienfaits de la vie

Ressentir de la gratitude en face de diverses circonstances, même minimes, de la vie est une stratégie psychologique adaptée qui encourage à percevoir positivement l'expérience quotidienne. L'aptitude à prendre conscience, apprécier et savourer ce qui compose sa propre existence est un élément déterminant du bien-être.

S'engager régulièrement à percevoir le monde comme un don, sa vie comme un cadeau et soi comme étant entouré de bienfaits est un facteur essentiel du fonctionnement psychologique optimal. De nombreux groupes, des mouvements spirituels et religieux aux Alcooliques Anonymes, ont adopté cette stratégie.

En effet, la pratique régulière de la gratitude améliore le fonctionnement psychologique et social.

A quoi sert la gratitude ?

Percevoir les bienfaits de la vie, la considérer comme un cadeau de façon assidue nous amène à porter notre attention plus régulièrement sur les aspects positifs de l'existence. Exprimer sa gratitude permet de profiter pleinement des aspects positifs de sa vie.

En outre, il semblerait qu'elle soit un moyen d'éviter le phénomène d'adaptation hédoniste qui postule que notre niveau de bonheur retourne à son seuil de base, que celui-ci ne soit qu'un phénomène transitoire s'éteignant quelques temps après l'événement qui nous a réchauffé le cœur. Prendre conscience des petits soleils qui jalonnent notre vie et s'en souvenir rendrait plus difficile leur banalisation et l'atténuation de leurs bénéfices.

Les trois premières études

A travers 3 études, Emmons et McCullough ont décidé d'explorer les liens qui unissent gratitude et bien-être en observant l''effet d''un journal de gratitude sur le bien-être physique et psychologique.

Dans la première étude, ils ont demandé à des étudiants en début de cycle de remplir hebdomadairement un carnet en rappelant 5 événements de la semaine en fonction d''une consigne déterminée.

Trois groupes ont été formés et chaque groupe recevait une consigne différente :

  • Le groupe "Gratitude" où les étudiants devaient rapporter des expériences pour lesquelles ils éprouvaient de la gratitude, de la reconnaissance.
  • Le groupe "Ennuis/Tracas" où les étudiants listaient des événements qui leur avaient amené du tracas, qui les avaient ennuyé.
  • Un groupe "Libre" où ils pouvaient rapporter ce qu'ils voulaient comme événement dans le carnet, sans plus de précision.

Les étudiants remplissaient aussi plusieurs questionnaires concernant :

  • Leur humeur
  • Des symptômes physiques ressentis durant la semaine
  • Leurs réactions au soutien social (cherchent-ils de l'aide auprès d'autrui ? et qu'ont-ils ressenti après ?)
  • Une estimation du temps qu'ils passaient à faire de l'exercice
  • Deux échelles de satisfaction de vie (bien-être actuel et anticipé)

L'étude dura dix semaines.

Je vous passe les détails statistiques de celle-ci.

En résumé, les étudiants du groupe Gratitude rapportaient plus de satisfaction de vie (actuelle et anticipée) et moins de symptômes physiques que les deux autres groupes. Le groupe Gratitude rapportait faire plus d'exercices physiques que le groupe Ennuis/Tracas.L'émotion de gratitude en réponse à une aide reçue par un tiers était associée à une plus haute évaluation de la joie et du bonheur et ce, quel que soit la condition. La gratitude ressentie était également associée à une satisfaction de vie plus favorable et un plus grand optimisme concernant la semaine à venir.

La deuxième étude utilisait approximativement le même matériel et les mêmes conditions. Au lieu de remplir les questionnaires une fois par semaine, les étudiants les complétaient chaque jour pendant 16 jours. Les carnets avec les événements à rapporter continuaient à être compléter une fois par semaine.

La condition libre était remplacée par une condition comparaison sociale descendante : il devait rappeler 5 événements où ils se sont perçu supérieur aux autres et rapporter ce qu'ils avaient de plus que les autres.

La variable concernant l'exercice hebdomadaire a été approfondie en demandant de rapporter la nature aérobique de l''activité (forte ou moyenne). De plus, le nombre de consommation de caféine, de boissons alcoolisées et d'aspirines étaient également demandés.

Les comportements prosociaux journalier étaient aussi à rapporter.

Ici encore les résultats sont sans appel : les personnes dans la condition Gratitude expérimentaient plus d'émotions positives durant les deux semaines de l'étude. En outre, ils ont rapporté plus de comportements prosociaux comme proposer son aide à une personne en difficulté ou lui offrir un soutien émotionnel.

Les résultats concernant les symptômes physiques n'ayant pas été répliqués, les auteurs ont décidé de mener une troisième étude, répliquant point par point la seconde, sur une population d'adultes souffrant de maladies chroniques. Cependant, seule la condition Gratitude était maintenue. En guide de groupe contrôle, ils ont demandé à la moitié de leur groupe de ne remplir que les questionnaires sans effectuer les exercices de gratitude.

Les résultats parlent d''eux-mêmes :

Les personnes dans le groupe "Gratitude" ressentaient plus de gratitude quotidiennement, plus d'émotions positives et moins d'émotions négatives que le groupe contrôle. Le groupe "Gratitude" rapporte plus de satisfaction de vie à tous les niveaux. De plus, les personnes de la condition Gratitude dormaient davantage et se sentaient mieux reposées le matin.

Aucun effet sur les symptômes physiques n''a été relevé.

Pour résumer ces trois études, pratiquer la gratitude une fois par semaine amène un plus grand optimisme concernant sa vie, pousse les gens à faire plus d'exercices physiques et à adopter plus de comportements pro-sociaux. La gratitude nous permet de nous sentir davantage connecté aux autres et à se sentir plus concerné par le bien-être de nos semblables. Elle offre un sommeil de qualité, plus long et reposant.

Emmons ne s'en est bien entendu pas tenu à cette première série d''études.

Emmons et Mishra, dans un article de 2012 « Why Gratitude Enhances Well Being : What we know, what we need to know », recensent une série d'études très intéressantes montrant que la gratitude intervient à différents niveaux du bien-être, et parfois là où on ne l'attend pas.

  • La gratitude facilite la gestion du stress en nous amenant à porter le focus de notre attention sur les aspects positifs de la vie et facilite l'utilisation de moyens de gestion du stress efficaces comme la recherche de soutien social, la réinterprétation positive, une approche centrée sur la résolution de problème, etc.
  • La gratitude diminue notre propension à souffrir des émotions négatives issues de la comparaison sociale dans la mesure où une personne ayant tendance à ressentir de la gratitude apprécie les forces d'autrui et se réjouit de la réussite ou de la chance des autres.
  • La gratitude réduit la souffrance liée à la satisfaction matérialiste par son opposition fondamentale à celle-ci. La gratitude participe au bien-être en stimulant à prendre soin de ses besoins fondamentaux, de ses relations et de la communauté, ce qui est relativement incompatible avec des motivations matérialistes.
  • La gratitude améliore l'image que l'on a de soi.
  • La gratitude facilite l'accès aux souvenirs agréables par un biais de mémoire en faveur des souvenirs positifs.
  • La gratitude construit et consolide les relations sociales en facilitant le sentiment de connexions aux autres.
  • La gratitude stimule la vie spirituelle.
  • La gratitude facilite l'atteinte d'objectifs personnels importants (universitaire, interpersonnel, professionnel, de santé).
  • Chez les enfants, la pratique de la pensée de gratitude induit des comportements positifs envers l'école et la famille (Froh, Sefick, & Emmons, 2008).

Un commentaire de notre ami et collaborateur Lyonnais Maarten Aalberse :

Pour prolonger un peu:
quand tu proposes: " L'objet de la gratitude est externe comme un autre être humain mais il peut aussi être impersonnel (la nature) ou non humain (Dieu, les animaux, le cosmos ...)." ...
Il peut être intéressant de se demander:"externe à qui ou "quoi-de-nous" ? "
Et si l'on joue avec la possibilité que c'est externe à ce que nous pourrons maîtriser, cela nous permet aussi de "rendre grâce" à notre corps et ces processus d'auto-guérison (par exemple), les signaux vitaux qu'il nous donne, etc...

Je trouve intéressant aussi de concevoir la gratitude comme un genre de "meta-ressource": une réponse "gratifiante" aux dons - les dons des "autres", ainsi que nos propres ressources ou "dons"...

Et si l'on cultive la gratitude pour la gratitude?

Egide Altenloh
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