Le pardon d’Houdini

Hiver 1906, Washington, nous sommes le 6 janvier. Ce jour-là n’est pas un jour comme les autres pour Harry Houdini. Il fait encore doux pour la saison et heureusement pour lui. Nu comme un ver, attaché à de lourdes chaînes, enfermé dans la cellule la plus sécurisée du pays, il a été mis au défi par l’administration Américaine de s’évader et il a réussi. Il ne lui a fallu que 32 minutes pour se libérer de ses chaînes, ouvrir sa porte, et échanger de cellules deux prisonniers, aux yeux et à la barbe de trois gardiens professionnels. Il n’avait rien sur lui et les clés de ses chaînes et de sa lourde porte à barreaux étaient dans les poches de ses gardiens. Il a pourtant réussi. En quoi cette histoire est intéressante pour le pardon ? Ne soyez pas impatient. L’explication viendra.

Ai-je besoin de pardonner quelque chose ou quelqu’un ? Lorsqu’on se pose cette question, bien souvent notre esprit est vite pris d’assaut d’images et de pensées ambivalentes. Une partie de nous voulant aller de l’avant est pour, l’autre, bien souvent blessée ou porteuse de rancoeur, est contre.

Si c’est votre cas, dites-vous bien que cette réponse mitigée est en fait un grand oui.

Le pardon, à quoi ça sert ?

Le pardon a plusieurs fonctions.

Il est avant tout un fluidifiant social.

En pardonnant, nous facilitons nos relations et la pérennité de nos échanges avec notre communauté. N’oublions pas que nous sommes avant toutes choses des êtres sociaux et que nous avons besoin de notre communauté pour vivre. Pardonner sert à rétablir l’équilibre.

Le pardon sert aussi à nous apaiser.

Lorsque nous envisageons sérieusement de pardonner à autrui un acte transgressif, nous commençons à ressentir plus de sérénité, bien que les émotions et les sentiments ambivalents soient toujours de la partie. Notre esprit s’apaise et commence un long processus de dénouement des tensions psychologiques que notre rancune a générées au fil du temps. Bien entendu, à chaque tension psychologique que nous touchons, celle-ci commence d’abord par se tendre, et si nous affirmons notre décision de pardonner, elle commence à se relâcher. Ce processus est parfois long, car les tensions peuvent se tendre à nouveau, encore et encore. C’est en  cela que le pardon est un engagement à prendre régulièrement la décision de pardonner qu’une décision unique.

Le pardon nous libère du passé.

Le plus gros avantage individuel du pardon est la libération. En pardonnant, la toute première personne que nous libérons est nous-même. Bien que nous ayons l’impression que maintenir notre rancoeur envers autrui nous donne une forme de pouvoir sur lui, comme si nous l’enfermions dans notre prison mentale à perpétuité, condamné aux travaux forcés pour réparer ses fautes. Cette prison a cependant besoin d’un gardien. Ce gardien, c’est vous. Que gardez-vous ? Une chimère mentale. Rien en somme. Au bout du compte, la seule personne enfermée dans cette prison, c’est vous. Le pardon vous libère, certes, mais à la seule condition que vous preniez conscience que c’est vous que vous enfermez dans la rancoeur.

Faut-il toujours et tout pardonner ?

Non, bien entendu. Il ne faut pas toujours ni tout pardonner.

Le pardon est un engagement de lâcher-prise et il existe de nombreuses situations où il n’est pas bon de lâcher prise, en particulier lorsque nous sommes engagés dans des procédures officielles de réparation. La rancœur donne l’énergie de nous battre pour cette réparation. Cependant, si la procédure tire en longueur, notre santé commence à se détériorer. C’est à ce moment-là que le pardon devient nécessaire. Il ne s’agit pas d’abandonner notre demande de réparation, mais de nous libérer de la rancoeur et des émotions négatives. Nous serons moins motivés à nous battre, évidemment, mais notre santé et notre humeur s’en trouveront améliorées. Bien souvent, notre bataille pour obtenir réparation a un objectif d’apaisement et de légitimer notre souffrance. À ce stade, il faut se poser la question de savoir qui est en droit de décider si votre affliction est légitime ou non. Devez-vous absolument avoir la validation d’une tierce personne, dépositaire du statut de juge pour l’occasion, ou bien êtes-vous capable de vous valider vous-même ? Avez-vous besoin que l’autre comprenne sa faute pour pouvoir vous libérer de la prison de votre rancœur ?

Non seulement il vous a blessé, mais en plus vous lui donnez les clés de la prison de votre rancœur. Pourquoi dépendre de son bon vouloir pour vous en libérer ? Méritez-vous vraiment que ce soit votre bourreau qui décide de votre relaxe ?

A-t-on besoin d’excuses pour pardonner ?

Non. Cependant, dans notre ressenti, cela peut faciliter les choses. C’est un peu comme si nous étions enfermé dans notre blessure et que les excuses soient la clé de notre délivrance. Harry Houdini n’a pas eu besoin des clés de ses gardiens, il s’est débrouillé seul et y est arrivé avec une facilité déconcertante.  Tout comme Houdini, vous n’avez pas besoin de cette clé pour vous libérer. La clé est en vous. La clé, c’est vous.

Doit-on dire à autrui qu’on lui pardonne ?

Cela dépend de vos objectifs en vous engageant dans le processus du pardon.

L’objectif principal du pardon dont nous vous parlons ici est de vous affranchir des entraves de la rancune. Le pardon n’implique absolument pas la réconciliation. Mais vous pouvez aussi nourrir le désir de rendre plus agréable votre relation avec la personne qui vous a offensé, de revenir à une ambiance plus amicale et cordiale. Dans ce cas, et seulement si le transgresseur vous a présenté des excuses sincères, qu’il manifeste dans son comportement non verbal un regret authentique de ses actions, alors oui, vous pouvez, si vous le souhaitez, lui dire que vous vous engagez à ne pas nourrir de la rancoeur à son égard. Cela ne veut pas dire que vous n’en aurez pas, mais simplement que vous ferez de votre mieux pour qu’elle passe.

Ne pas communiquer son pardon a plusieurs avantages.

Lorsqu’on pardonne, on s’engage à ne plus demander de restitution ou de réparation. Cela réduit nos ressources potentielles futures.

Ne pas pardonner nous permet de conserver un sentiment de supériorité morale, ce qu’on appelle l’indignation vertueuse : nous sommes plus dignes que l’offenseur. Pardonner implique que nous abandonnons cette supériorité morale.

Ne pas pardonner réduit les risques de récidives dans le sens où la rancoeur que nous manifesterons rappellera régulièrement à l’auteur de la transgression ce qu’il a fait.

Pardonner peut être risqué si l’offenseur nie sa faute. Pardonner peut mener alors à une récidive. Les excuses de l’offenseur impliquent l’hypothèse implicite que la transgression ne sera pas répétée.

Les transgressions peuvent blesser notre fierté ou notre estime de soi et pardonner peut donner l’impression d’accepter de perdre la face ou de se déconsidérer. Le pardon peut être interprété, à tort, comme une faiblesse.

Pardonner signifie renoncer à notre droit à la vengeance. Or, la vengeance peut être un sentiment positif et stimulant, du moins à court terme.

Le non-pardon peut découler de normes et de principes moraux ; pardonner peut donner l’impression de fermer les yeux sur l’immoralité. Une forte adhésion aux valeurs d’équilibre et d’équité peut impliquer que certains actes ne doivent et ne peuvent pas être pardonnés.

Comment fonctionne le pardon ?

Le pardon a deux versants : l’un est émotionnel et l’autre décisionnel.

Le pardon émotionnel est libérateur. Le pardon décisionnel quant à lui est le début du processus menant au pardon émotionnel.

Le pardon émotionnel est un changement d’état affectif lorsque nous repensons à l’offense. Nous ne la percevons plus de la même manière, elle ne nous fait plus souffrir. Cependant, comme tout changement émotionnel, il est beaucoup moins évident à obtenir que le pardon décisionnel. Mais sans lui, vous ne pourrez vous libérer de vos entraves.

Quelles sont les étapes du pardon ?

Pardonner implique 4 grandes étapes : la prise de conscience, la prise de décision, le travail de pardon et la résolution.

La prise de conscience

La première étape est l’examen de ce qui vous empêche de vous engager dans le pardon. Est-ce la peur de perdre votre dignité? Est-ce la colère et un désir profond de vengeance?

En vous confrontant à vos barrières psychologiques au pardon, vous arriverez à l’émotion ou au sentiment fondamental caché derrière votre rancœur : la colère, la honte ou la tristesse. Il s’agit de libérer cette émotion fondamentale, et non de la contrôler. Laissez-la sortir dans un contexte approprié et sécurisé.

Ensuite vient la prise de conscience du temps et de l’énergie que vous consacrez à nourrir cette rancune. Que feriez-vous d’autre de plus constructif si vous récupériez cette énergie et ce temps?

L’offenseur est également un être humain et il y a de fortes chances que vous ayez des points communs, tout comme des différences. Quelles sont-elles?

Rappelez-vous que nourrir de la rancoeur longtemps peut vous changer radicalement, et cela de façon permanente, dans un sens qui ne vous convient probablement pas.

Finalement, prenez conscience que l’image du monde que vous nourrissiez avant d’avoir été blessé a été écorchée. Le monde n’est pas juste selon les modalités de cette vision du monde. Mais cela ne signifie pas qu’il est injuste, uniquement qu’il est temps pour vous de changer les modalités de ce que vous considérez comme un monde juste.

La prise de décision

Prenez conscience que les stratégies de résolution de cette crise émotionnelle que vous utilisez jusqu’à présent ne fonctionnent pas : en ne pardonnant pas, en cultivant la rancune, en ruminant votre vengeance, vous ne vous sentez toujours pas mieux. Oui, un temps, vous vous sentez supérieur, vous vous sentez en maîtrise, certes, mais cela revient, inexorablement, invariablement, au même point : vous finissez toujours par revenir au début du chemin.

Évaluez le pardon comme une option possible pour sortir du cycle infernal et destructeur de la rancune. Méritez-vous de vous libérer de cette rancœur ?

Prenez la décision de vous engager sur le chemin du pardon.

Le travail de pardon

C’est ici que le plus difficile commence : vous allez devoir prendre la place de l’offenseur, le resituer dans son contexte global, dans ses enjeux, ses faiblesses, ses peurs et ses croyances. Il ne s’agit bien entendu pas d’en faire un portrait tyrannique ou idyllique, mais un portrait d’humain, faillible, et imparfait.

Puis, autant que possible, même partiellement, développez une sorte d’empathie envers la personne qui vous a offensé. Elle éprouve peut-être de l’amertume à votre égard, ou encore son parcours de vie l’a façonné d’une façon malheureuse dans des comportements et des croyances dont elle est aussi une victime.

Cette étape d’empathie vous permet de ressentir une forme de compassion à l’égard de la personne qui vous a fait du mal, un peu comme si, à ce moment-là, au moment où vous éprouvez de la compassion, votre blessure s’était refermée un instant.

Mais elle ne se referme qu’un instant. Elle est toujours bien là, et il s’agit, à présent, d’en prendre soin, de la nettoyer, de la désinfecter et de la protéger pour lui permettre de guérir.

La résolution

Vous voilà mûr pour entamer la dernière phase du processus du pardon : trouver un sens pour soi et pour les autres, tant dans la souffrance que dans le pardon.

Prenez conscience du fait que vous avez eu aussi besoin du pardon d’autrui par le passé. Qu’ont-ils ressenti en faisant ce choix ? Comment s’en sont-ils sortis ?

Être blessé par un congénère n’est pas une situation exceptionnelle. Même si cela n’enlève en rien la douleur et la souffrance occasionnées, vous n’êtes pas seul.

Votre blessure peut même vous donner un nouvel objectif de vie.

Régulièrement, faites le point sur le niveau et la qualité de votre humeur et remarquez, autant que possible l’amélioration de celle-ci. Remarquez l’évolution de votre libération personnelle interne, émotionnelle, au fil des jours.

Exercice : Prendre la place de l’offenseur

Faites le tour, par écrit, des différents éléments contextuels qui participent chez l’offenseur aux comportements qu’il a eu envers vous. Pour vous aider, voici la méthode des 5 P du pardon.

Pression : subit-il une pression par ailleurs ? Une nécessité de performance ? Un supérieur qui le tient par les c… ?

Passé : qu’est-ce qui, dans son histoire, permet ou permettrait d’expliquer son comportement (sans l’excuser, bien entendu) ? Qu’est-ce qui fait sens, même de façon malheureuse, dans son histoire personnelle et la façon dont il a réagi ?

Personnalité : quels éléments de sa personnalité expliquent son attitude et ses comportements ? Comment son histoire personnelle a-t-elle pu influencer ses traits de personnalité ?

Provocation: qu’est-ce qui, dans votre attitude, aurait pu être interprété comme une provocation de votre part, même s’il n’y avait rien d’intentionnel chez vous ?

Plan : quelles sont les bonnes intentions de la personne ? Essaie-t- elle de vous aider ? Qu’essaie-t-elle de protéger ou de soutenir ?

Prenez le temps de vous poser dans chacune des questions et trouvez plusieurs réponses pour chacune d’elles.

Exercice : écrire une lettre d’excuse depuis la perspective de l’offenseur   

La lettre d’excuse est un outil vraiment efficace. Elle nous permet de  nous paiser et de lire ce dont nous avons besoin pour y arriver.

Vous allez réellement écrire une lettre, comme si vous étiez l’offenseur, que vous éprouviez des regrets authentiques et que vous imploriez sincèrement votre pardon. Prenez le temps de bien déposer chaque mot, chaque phrase et lorsque vous arriverez au bout, signez-la de son nom. Envoyez-la-vous par la poste, à vous-même.

Lorsque vous recevrez cette lettre par la poste, vous saurez que c’est elle, vous saurez que c’est vous qui l’avez écrite, mais imaginez, lorsque vous la lirez, que c’est la personne qui vous a offensé qui l’a écrite.

Exercice : Certificat de pardon

Faire un certificat de pardon est un excellent moyen de soutenir votre démarche. Trouvez un joli encadrement sur internet, qui ressemble à un diplôme, et créez votre certificat. Votre certificat doit impérativement comprendre tous les points suivants :

  • Votre engagement à pardonner à X;
  • Votre engagement à agir différemment;
  • Votre engagement à utiliser telle ou telle technique si la colère ou la rancune revient;
  • Votre niveau actuel de pardon, sur une échelle de 0 à 100 et le niveau que vous vous engagez à atteindre sans relâcher vos efforts;
  • La date de votre engagement et votre signature;
  • Éventuellement, la signature d’un témoin de votre engagement.
Egide Altenloh
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