Écouter le ressenti corporel – Focusing

L’origine du Focusing

En 1969, Eugene Gendlin, collaborateur proche de Carl Rogers, publia une échelle d’expérience de soi

Cette échelle permettait à de tierces personnes d’évaluer les verbalisations des patients en thérapie  : est-ce que le patient parle de façon impersonnelle, en des termes abstraits et distanciés, de choses déjà passées ou à venir ? Ou est-ce qu’il dévoile plus de ses sentiments, plus en détail, de façon plus concrète ? Ou est-ce que ses mots ont encore plus de fraîcheur, en décrivant ce qui émerge dans l’instant, sans que le client ne sache vers où cela le mène ?

Il a découvert qu’en mesurant le niveau de cet “Experiencing” au début de la thérapie, on pouvait prédire le degré auquel le client allait profiter de cette thérapie…

Ensuite, il formalisa ce que les clients à succès faisaient autrement que les clients qui ne profitaient guère de la thérapie, avec comme objectif de pouvoir enseigner cette “clé du succès” à d’autres patients.

C’est ainsi qu’est né le processus qu’on connaît aujourd’hui sous le nom “Focusing”.

Le ressenti corporel (felt sense)

Gendlin différencie le ressenti corporel des émotions. Pour Gendlin, les émotions sont facilement identifiables, il y en a un nombre relativement limité et l’on peut facilement les nommer. Or le panorama intérieur des sensations est quasiment illimité. Le ressenti corporel est bien plus difficile à identifier, or, il est la manifestation et la réponse corporelle à nos préoccupations.

Chaque ressenti corporel est unique et, habituellement, nous ne savons pas exactement à quoi il se rapporte. Le ressenti a sa propre signification et est tellement plus complexe qu’une émotion discrète que nous pouvons difficilement l’exprimer avec des mots ou les catégories usuelles que l’on utilise pour les émotions.

Un ressenti corporel contient souvent des émotions, parfois plusieurs. Si une émotion est présente, on laisse le ressenti corporel former un sens plus large de ce qu’il y a sous ou tout autour de l’émotion.

Le ressenti corporel est une réponse holistique et implicite en rapport à une situation complexe. Il contient beaucoup de choses, dont des émotions, mais pas que.

L’intérêt du ressenti corporel est que, par rapport à une situation complexe, il contient plus d’information que la réflexion mentalisée, ce qui n’est pas le cas d’une émotion, plus simple et prototypique. Par exemple, lorsque nous agissons sous l’emprise de la colère, nous le regrettons souvent plus tard car nous avons réagi à une interprétation simplifiée, prototypique, et incomplète de la situation. Nous avons eu une réponse émotionnelle. Si nous explorons cette situation avec calme, nous pouvons plus facilement embrasser cette situation dans toute sa complexité. En d’autres mots, le ressenti corporel est bien plus complexe qu’une émotion et contient plus d’informations, en un seul ressenti, qu’une représentation rationnelle peut offrir.

Cela ne signifie pas que l’expression d’une émotion n’est pas aidante. L’expression d’une émotion peut être utile si c’est une émotion qui n’a pas été exprimée par le patient dans le contexte qui le préoccupe, comme une émotion adaptative (ex. tristesse) dans le contexte donné (ex. deuil) à la place d’une émotion non adaptée (ex. colère). Cependant, lorsqu’une émotion familière se présente, il est parfois plus utile de se reporter au sens corporel de voir ce qu’il y a au-delà de l’émotion, non loin de l’endroit où se trouve cette émotion dans le corps.

Un des grands avantages à utiliser le ressenti corporel pour explorer des problèmes chroniques par exemple est qu’il amène avec lui la fraîcheur de l’expérience unique de l’instant à la perception que nous pourrions avoir d’une situation qui pourrait nous paraître répétitive et familière.

En s’ouvrant à ce qui n’est pas clair dans une émotion apparemment familière, et en laissant le ressenti corporel s’y attarder, un sens de l’expérience nouveau, riche, et pertinent se présente de soi-même, de nouvelles relations se tissent avec la situation, de nouvelles fonctions émergent du ressenti qui sont souvent plus innovantes que nos anciens schémas d’interprétation. Laisser la main au ressenti corporel permet à cette forme “d’intelligence corporelle” de se révéler et d’éclairer une situation complexe sous un jour nouveau, riche, sensible et nuancé.

Les avantages de la pratique du Focusing dépassent “l’analyse sensorielle” d’une situation. Plus nous explorons notre monde intérieur avec le ressenti corporel, plus nous découvrons que nous n’avions pas accès directement à toute la richesse, la nuance et la complexité d’une situation à travers notre analyse rationnelle ou notre réaction émotionnelle. Nous découvrons peu à peu que nous ne tenons pas de vérité absolue et qu’il y a toujours plus d’informations que nous ne le pensions. Cette expérience, qui vient avec la pratique, nous amène progressivement à relativiser le label de vérité que peut nous vendre notre esprit lorsqu’il nous dépeint une situation. Cela a pour conséquence de réduire notre attachement à nos interprétations et à nos jugements pour fluidifier nos relations avec nous-même et les autres et améliorer notre capacité à résoudre des conflits inter- ou intrapersonnels. Non-dépositaire d’une quelconque vérité, nous voilà plus réceptif au feedback et plus prompt à agir dans le respect et la compréhension d’une posture qui nous paraissait auparavant incompréhensible et intolérable. Revenir au ressenti corporel nous permet de développer des relations riches, respectueuses, créatives avec soi et le monde. Le temps passé à respecter le déploiement du ressenti corporel et à dialoguer avec lui permet d’agir avec plus de maturité.

Le focusing – comment faire ?

Cet exercice n’a pas la prétention de vous apprendre toutes les subtilités de cette approche thérapeutique psycho-corporelle. Il se propose, par contre, d’explorer des thèmes ou des questions ou encore des conflits ou des blocages d’une façon plus sensorielle et de “laisser le corps parler”. L’objectif est d’ouvrir le patient à d’autres informations, plus corporelles, afin de préciser ou changer sa perspective d’une difficulté qu’il rencontre.

Script et mise en place

Cet exercice se déroule en 6 parties.

Le script est relativement complet. Dans la pratique il est possible de faire plus court ou, si le patient est habitué à cette technique, de faire appel au ressenti corporel en cinq questions :

“Comment votre corps répond-il à ce contexte, à ce problème, qu’elle est le ressenti global ?”

“Si ce ressenti était une image, que dessineriez-vous ?”

“Si ce ressenti pouvait s’exprimer à travers un son à quoi ressemblerait-il ? Faites-le.”

“Si ce ressenti avait un mouvement intérieur, à quoi ressemblerait-il ?” Faites-le avec vos mains.”

“De quoi a-t-il besoin ?”

Cependant, si vous n’avez pas l’habitude de pratiquer le focusing, nous vous conseillons de tester le script complet plusieurs fois afin d’en comprendre le mécanisme avant de vous en libérer.

Script complet

Créer un espace dégagé (ou nettoyer l’espace)

Cette prémisse au travail sert à “ranger un peu” l’expérience en faisant le tri de ce qui est présent pour permettre au ressenti de choisir ce qu’il souhaite aborder.

“Prenez le temps de vous installer, de faire doucement le silence et de revenir à vous. Respirez calmement, prenez un moment pour vous détendre. Simplement. Cet exercice est un moment juste pour vous, un moment doux et silencieux.”

“A présent, je vous invite à porter votre attention à l’intérieur de vous, dans votre corps, dans la poitrine et le ventre, la gorge et le visage.”

“Ressentez simplement ce qui est présent. Je vous propose de vous répéter la question suivante, sans y répondre, en laissant simplement celle-ci raisonner dans votre corps et en vous permettant de ressentir chaque mot :

“Comment vais-je aujourd’hui ? Qu’est-ce qui est important pour moi actuellement ?”.

“Ne répondez pas à la question. Permettez-vous de ressentir avec tout votre corps cette question. Laissez celui-ci répondre. Ne réfléchissez pas à propos des réponses qui peuvent venir. Si une inquiétude se présente, observez simplement celle-ci, notez sa présence, restez au niveau des sensations de celle-ci, du mieux que vous pouvez, n’entrez pas dans le langage, dans la rumination autour de cette inquiétude. Donnez le temps à votre corps d’y répondre à sa façon à lui. Donnez-vous le temps de pouvoir l’entendre.”

“Continuez à explorer ce que vous ressentez :

“Qu’est-ce que je ressens d’autre ? Qu’est-ce qui est présent maintenant dans mon corps ? Et laissez émerger, sans effort, ce qui se présente.”

Le sens corporel

“Parmi les choses qui se sont présentées, sélectionnez une inquiétude, un problème, afin de porter votre attention dessus. N’analysez pas le problème, ressentez-le avec votre corps. Expérimentez sa présence sensorielle dans votre corps. Il y a tellement de choses qui peuvent venir à l’esprit quand on réfléchit à une inquiétude qu’on ne peut les appréhender qu’une à la fois. Il vous est cependant possible de pouvoir les ressentir toutes en même temps, comme une sensation globale. Portez votre attention où vous ressentez la présence de ce problème habituellement et à cet endroit, vous pouvez avoir une impression générale de cette sensation globale de la façon dont votre corps répond à ce problème. Permettez-vous de ressentir cette sensation diffuse de tout cela.”

“Lorsque vous la percevez, dites-lui bonjour, et observez comment elle vous répond.”

Symboliser

“Quelle est la qualité principale de cette sensation globale et diffuse ?”

“Laissez le ressenti corporel faire évoluer cette qualité vers un symbole.  Un geste ? Un son ? Une image ? Un mot ou une phrase ? Cela peut être une qualité, comme serré, collant, effrayant, coincé, lourd, saccadé ou une phrase, ou encore une image. Sentez-vous libre de rester en contact avec la qualité de ce ressenti jusqu’à ce que vous trouviez sa juste représentation, celle qui vous semble la plus adéquate.”

Résonance

“Faites des allers et retours entre le symbole et le ressenti. Remarquez comment ils résonnent ensemble. Observez si un signal corporel subtil, comme un mouvement différent, une ouverture, une détente, vous indique qu’ils s’accordent. Pour ce faire, continuez à explorer le ressenti corporel et le symbole, en faisant des allers et retours, encore, avec douceur et du mieux que vous le pouvez.”

“Au besoin, laissez le ressenti corporel modifier le symbole pour mieux s’y adapter. Faites cela jusqu’à ce que vous trouviez la juste résonance, faites cela jusqu’à ce votre sensation corporelle et sa qualité vous semble d’une justesse évidente, accompagnée d’un changement.”

Questionnement

“Posez-vous la question : quel est le lien entre ce contexte, ce problème et ce ressenti ? Assurez-vous que la qualité sensorielle est toujours présente et pas seulement le souvenir de celle-ci ou la représentation de celle-ci. Ressentez la qualité, ne la mentalisez pas.”

“L’objectif est que la réponse vienne de ce ressenti corporel (depuis la perspective de ce ressenti) et pas de la tête.”

“Lorsque vous la ressentez vivace, posez une main dessus, touchez-la avec bienveillance et demandez-lui :

Qu’est-ce qui dans ce contexte problématique évoque participe à ta présence ?

Comment souhaiterais-tu que cela se passe ?”

“Laissez les réponses venir. Notez simplement leur émergence, et répétez-vous la question :

Qu’est-ce qui, dans ce contexte problématique, participe vraiment à ta présence ?

Comment souhaiterais-tu vraiment que cela se passe ?

“Respirez à l’intérieur de cette sensation en y amenant la question.”

“Maintenez un contact doux et bienveillant avec cette sensation à travers le toucher. Prenez le temps de respirer et de ressentir pleinement le sens corporel avec tout être. Maintenez votre attention aiguisée pleinement centrée sur lui.”

“Qu’est-ce qui, dans ce contexte problématique, a vraiment évoqué ta présence ?”

“Comment souhaiterais-tu vraiment vraiment que cela se passe dans ce contexte ?”

“Continuez ainsi jusqu’à ce que quelque chose de nouveau arrive, quelque chose de l’ordre du changement, du don ou de l’ouverture.”

“Ensuite, vérifiez de nouveau si ce qui vient comme réponse résonne avec le ressenti et si de nouveau il y a quelque chose qui s’ouvre ou se détend un peu plus.”

“Si rien ne vient, c’est très bien aussi. Il n’y a pas de chose particulière à ressentir, seulement de la douceur envers soi-même à cultiver dans ce moment.”

Recevoir

“Accueillez ce qui se présente avec gentillesse. Restez avec ceci un petit temps, comme si vous étiez assis sur un banc, à ses côtés. Respirez tranquillement en harmonie avec ce ressenti. Même si ce n’est qu’une petite libération, restez avec celle-ci un moment. Il est possible qu’il y en ait d’autres. Il est possible que non. Restez simplement avec ce qui est et ouvert à ce qui pourrait être sans chercher à être ou à ressentir quoi que ce soit de particulier.”

Conseils

Quand on utilise le Focusing en binôme (le thérapeute accompagne le patient), le thérapeute, lorsqu’il guide ou interagi en dehors du script avec le patient, peut prendre deux voies :

  • Reprendre les mots importants utilisés par le patient lui-même (plutôt que d’utiliser une reformulation de ceux-ci). Ceci renforce le focus expérientiel (venant du corps), plutôt que contenu mental (venant de la tête). C’est aussi la manifestation d’un respect pour la façon dont le patient s’exprime. Un respect que l’on trouve encore plus explicitement dans de “Clean Language” de David Grove (cf. article à venir).
  • Refleter l’aspect expérientiel qu’il sous-entend dans ce que le patient lui dit. À ce moment-là, le thérapeute utilise son lexique personnel, tout en demandant au patient si ces mots-là “résonnent” avec ce qu’il ressent.
Egide Altenloh
Suivez-moi
Les derniers articles par Egide Altenloh (tout voir)
Maarten Aalberse
Suivez-moi