La cohérence du symptôme : Un concept pas si poussiéreux que cela

Comprendre et valider pourquoi une personne fait ce qu’elle fait. Pourquoi un toxicomane n’arrête-t-il pas se droguer en voyant sa vie se déliter sous ses yeux ? C’est quoi le problème ? N’est-ce pas qu’une question de volonté ? Voilà une matière à méditer que nous propose Kelly Wilson dans un exercice réalisé lors du webinaire du 27 janvier 2017, « ACT for Overcoming Substance Abuse » (une traduction du script se trouve en fin d’article).

Derrière cette méditation se cache un outil thérapeutique que Kelly Wilson ne mentionne pas : la position pro symptôme. Cette posture thérapeutique est enseignée en Coherence Therapy qu’Ecker et Hulley ont mise en place dans les années 90 et qui est devenue une des thérapies constructivistes les plus reconnues actuellement.

Quelques mots sur la Coherence Therapy

Cette thérapie part du principe que les symptômes et les difficultés sont, dans un contexte donné,  les manifestations cohérentes des modèles mentaux de la personne concernant la réalité – de ses croyances en quelque sorte, à propos d’elle-même et du monde.

La notion de cohérence du symptôme n’est pas nouvelle, on en retrouve des traces plus ou moins visibles dans de nombreuses formes de thérapies, chez de nombreux auteurs, allant de Freud, à Milton Erickson, en passant par Leslie Greenberg, Virginia Satir, Paul Watzlawick, Eugene Gendlin, Bessel Van der Kolk …

Les thérapeutes inspirés par la DBT de Marsha Linehan utilisent souvent une approche appelée “la validation” qui est très similaire à celle d’Ecker et Hulley. La validation aide à atténuer la honte qu’une personne peut ressentir à propos de ses symptômes. Cette attitude dévalorisante peut en aggraver les effets et peut être à l’origine d’autres symptômes importants. Ne pas considérer pleinement cette honte est potentiellement dommageable pour la relation thérapeutique.

Pour Ecker et Hulley, un symptôme n’est pas un ennemi, mais un allié précieux, ou au moins l’a été, à un moment clé de l’histoire de la personne.

Selon eux, avant toute modification, il est indispensable de reconnaître la façon dont ce symptôme nous aide et/ou nous a aidés, sans devoir ajouter, presque immédiatement après, comme c’est souvent le cas dans une thérapie ACT, que maintenant cela n’aide plus. L’idée est d’aider le patient à reconnaître pleinement, “avec ses tripes” plus qu’intellectuellement, l’utilité, la bienveillance, voire la nécessité de ce symptôme.

On peut distinguer deux types de cohérence : la cohérence de premier ordre et la cohérence de second ordre.

La cohérence de premier ordre est ce qui se produit quand un symptôme a des fonctions adaptatives. Prenons l’exemple d’une personne pour qui l’expression de la colère a été réprimée excessivement durant son enfance et qui a subi un abus récemment. Pour cette personne, la dépression lui permet d’éviter de ressentir et d’exprimer de la colère, incohérente avec les règles construites par la nécessité durant son enfance. Cette dépression maintient le patient dans un état délétère et pourrait le mener à sa perte, mais dans l’immédiat, ça lui permet de tenir ensemble, vaille que vaille, les bouts d’une illusion déjà brisée mais rassurante : le monde est juste, prévisible et cohérent. J’ai ce que je mérite et je mérite ce qui m’arrive. La colère est dangereuse et l’exprimer reviendrait à m’exclure de tout groupe humain. Il est essentiel de reconnaitre que la personne a raison de s’attacher à cette croyance rassurante, au risque de couler avec elle, car sans elle, elle serait déjà probablement morte ou aurait sombrée dans la folie.

L’autre forme de cohérence, celle de second ordre, est une cohérence qui n’est pas en soi adaptative mais qui est la conséquence d’une autre fonction adaptative. Pour rester dans la dépression, ce serait le cas d’une dépression résultant d’une isolation sociale. Cette isolation serait, pour un survivant d’un attentat ou d’une prise d’otages par exemple, un moyen de se sentir en sécurité.

Une autre caractéristique de la Coherence Therapy, est le travail sur les constructions mentales. Pour modifier ces constructions, qui sont enracinées dans notre mémoire émotionnelle, il faut “débloquer le cerveau émotionnel” (titre de leur dernier ouvrage ; nous n’adhérons pas cette conception traditionnelle des émotions). Il s’agit d’évoquer les émotions associées aux difficultés, comme les traumatismes par exemple, afin d’ouvrir la porte à une possibilité de “réécriture” du construit qui provoque les difficultés de la personne (dans une perspective comportementale, on dira qu’un nouvel apprentissage émotionnel passe par une activation émotionnelle). Et cela passe, selon cette thérapie très inspirante, en premier lieu par une position humble, profondément respectueuse et reconnaissante vis-à-vis de la fonction du symptôme.

Ce ne sont pas les seules choses qui font de cette thérapie un must à connaître, mais nous ne nous attarderons pas plus ici sur celle-ci.

Vers une acceptation plus profonde

Cette perspective sur le symptôme permet d’introduire de la finesse dans le rapport un peu léger que certains ACTistes entretiennent avec les symptômes. Même si, en principe, on est bien d’accord qu’il est important de faire une analyse fonctionnelle des symptômes, dans les faits, l’analyse des antécédents est souvent négligée au profit d’une analyse des conséquences du symptôme (les coûts). De plus, les antécédents importants ne se limitent pas aux antécédents récents. Un antécédent ne devient pas discriminatif comme ça : toute une histoire d’apprentissage a été nécessaire pour lui permettre de revêtir cette fonction. Et cette histoire peut remonter loin. Très loin.

Une certaine aversion pour la psychanalyse explique peut-être, sans l’excuser, cette négligence des antécédents plus anciens par certains ACTistes. Le titre du premier livre d’Ecker et Hulley : “Doing deep therapy briefly, and brief therapy deeply”, indique assez clairement que l’exploration des antécédents plus anciens n’est pas l’apanage des thérapies au long cours. 

Considérer l’ACT comme une “thérapie de l’instant présent” uniquement peut mener le thérapeute à passer parfois trop rapidement à l’exploration des valeurs, à négliger l’histoire du symptôme et sous-estimer son caractère adaptatif. Les valeurs et besoins fondamentaux sont parfois bien plus profondément ancrés qu’on le suppose. Ils sont difficilement accessibles à l’aide de questions comme : “qu’est-ce qui est important pour vous ?” sans passer un peu de temps en compagnie du corps, des émotions, de leur histoire et de la cohérence de celle-ci avec l’unicité de la personne que vous avez devant vous à ce moment-là.

Voici quelques questions génériques qui peuvent aider à clarifier l’importance du comportement symptomatique : “En quoi était-il préférable de …. (vous shooter / boire / maigrir à ce point-là / être dur avec vous-même / mépriser l’autre) ?”

Ou encore, sous un forme plus biaisée vers l’évitement / protection: “Qu’est-ce qui se serait passé si vous n’aviez pas fait ça, dans ce contexte ? Quel risque auriez-vous encouru ? A quel danger vous seriez-vous exposé ?”

ACT et construction mentale, n’est-ce pas incompatible ?

Tout dépend de la lecture que vous faites du concept de construction mentale. Les concepts mentalistes ne sont pas les plus simples à mettre en musique avec l’ACT. Cependant, si on considère que les constructions mentales ne sont pas des “choses” existant dans le cerveau mais des probabilités d’activation d’un ensemble de réponses intérieurs spécifiques ou encore des règles ou encore, pour les geeks, des réponses relationnelles dérivées arbitrairement applicables, alors cela devient compatible avec l’ACT. Ensuite, si vous élargissez votre conception de la réponse mentale à une réponse de l’ensemble du corps (ou du corps comme un tout), alors cela devient compatible avec le comportementalisme. L’intérêt d’élargir au corps est que, bien souvent (pour ne pas dire toujours …), ces règles profondément enracinées dans la personne se manifestent aussi dans sa posture et la façon dont elle bouge lorsqu’elles sont activées.

Traduction du séminaire de Kelly Wilson

La façon dont je me suis impliqué dans la psychologie, en premier lieu, était mon inclination pour la toxicomanie et la façon dont elle peut nous retourner la tête. Jusqu’à l’âge de 30 ans – entre 15 et 30 ans – j’étais high tous les jours. J’ai passé les années 70 à me laminer le bras, à me doper, atterrissant aux urgences, en tant que chômeur inemployable. J’étais violent par moments. Parfois j’étais victime de violence. Ce qui va souvent de pair. J’étais tellement hors de contrôle et c’était tellement dangereux d’être dans mon entourage, que ma femme à cette époque a dû prendre notre fille de trois ans et s’enfuir loin de moi. Même moi alors, je savais que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire.

Si vous participez à ce séminaire, c’est que vous êtes en contact avec des personnes qui sont profondément là-dedans, qui sont si bloquées, et de l’extérieur, vous regardez cela et vous dites simplement : « C’est quoi le problème ? ». Et de l’intérieur aussi, j’ai regardé mon propre comportement et pensé, « Qu’est-ce qui ne va pas avec moi ? Pourquoi je ne peux pas tout simplement arrêter ? » Je ne pouvais pas trouver une autre réponse que c’était “parce que j’étais cassé, brisé”. Je voudrais vous donner un aperçu de cela.

Même si l’on ne s’est jamais engagé dans ce genre de comportements, il y a une information de ce qui se passe au milieu d’un épisode de dépendance qui peut, je pense, être connu par tous – même par ceux qui n’ont jamais voyagé en cet endroit auparavant – si seulement ils sont prêts à, pour ainsi dire, se laisser glisser dans cette expérience.

Je voudrais mener une petite méditation guidée et je voudrais aller jeter un oeil à un monde qui je pense pourrait être important à ce moment où vous serez assis à côté de quelqu’un qui ressemble au moi d’il y a 33 ans – quelqu’un de profondément coincé – et vous leur demandez d’arrêter. Si vous le voulez, je vous invite à laisser fermer vos yeux pendant un moment.

Il suffit de mettre de côté un moment votre agenda. Remarquez votre respiration qui monte et qui descend. Ensuite, laissez simplement votre souffle se poser doucement. Prenez un moment pour être témoin de cette montée et de cette descente.

Je vous invite à penser un instant à quelque chose de doux dans votre vie. Vous pourriez imaginer quelque chose dans votre vie, quelque chose que vous faites, ou une personne dans votre vie qui gonfle votre coeur. Quelque chose qui est doux et beau pour vous. Respirez et prenez un moment et permettez-vous de voir une image de vous, engagé dans tout cette douceur-là. C’est peut-être vous avec quelqu’un que vous aimez, ou vous dans une activité que vous aimez.

Si vous pouvez invoquer cette image, faites-la pivoter de sorte que vous puissiez regarder votre propre visage dans un de ces moments d’engagement. Voyez si vous pouvez regarder dans vos propres yeux et dans ce visage qui en train de vivre cette douceur. Prenez une seconde et laissez-vous envahir par cela. Déposez-vous doucement dans cette douceur et respirez. Ensuite, je voudrais que vous imaginiez un certain nombre de circonstances – et nous ne nous soucierons pas de la nature de ces circonstances -, mais certaines circonstances se produisent, qui vous font savoir que tout ce qui vous est doux vous tue et tue les gens que vous aimez. Vous le réalisez. Vous le savez : ceci est en train de me tuer et de tuer les gens que j’aime.

Imaginez que vous regardiez une dernière fois cette douceur et lui dites au revoir. Respirez. Imaginez simplement lui dire : «Je suis désolé. Je dois m’en aller. Je dois m’en aller ». Respirez. Prenez un moment et laissez simplement toute cette expérience tourner autour de vous. Voyez si vous pouvez laisser aller tout effort, et laisser tout cela juste être là, tel quel. Permettez à votre conscience de revenir à votre souffle et remarquez sa présence avec vous, tout ce temps, en montant et en descendant. Quand vous êtes prêt, permettez que vos yeux à s’ouvrir doucement, et rejoignez-moi ici.

Permettez-moi d’expliquer pourquoi je ferais quelque chose comme ça. Cela peut sembler méchant de le faire, mais les gens sont prompts à diaboliser complètement l’utilisation des drogues et les drogues eux-mêmes. Et c’est délicat parce que c’est vrai. Ce sont des démons. Il est facile de les identifier comme tels. Mais le truc c’est que, en fait, ce ne sont pas que des démons.

L’autre chose dont je me souviens, c’est que si je recevais juste la bonne combinaison de drogue, à la bonne dose, j’obtenais un moment, juste un moment, où il était OK d’être dans ma propre peau, où je pouvais respirer. Et pour certaines personnes que vous avez en face de vous, quand vous leur demandez de laisser aller ces substances, vous leur demandez aussi de laisser aller la seule paix qu’ils connaissent dans le monde. C’est tout.

Ce désir du moment où vous pouvez respirer, ce moment de paix – ce n’est pas à cause ça qu’ils sont brisés. Cette paix est ce que nous voulons tous. La partie qui est oubliée est le désir tout à fait humain de pouvoir respirer librement, juste un instant.

Le souffle est une bonne métaphore pour cela. Si vous ne pouviez littéralement pas respirer, comme si vous étiez sous l’eau ou comme si quelque chose couvre votre bouche et votre nez, vous pourriez rester calme pendant une minute, mais à un moment vous allez faire n’importe quoi pour respirer. Même si vous savez que la chose qui vient après que ce souffle est horrible. En ce moment, ce souffle, c’est une chose humaine. C’est ça aussi.

Je ne me mettrais pas à côté de quelqu’un qui débute le processus de guérison pour partager avec lui le côté romantique du “high” , mais je ne l’encouragerais pas non plus à le diaboliser. Si les gens diabolisent trop vite les substances, cela pourrait fragiliser la guérison. Ils n’étaient pas fous quand ils ont fait cela, pas plus qu’une personne est folle de retirer ses mains du feu. Ils ne l’étaient pas. Et parfois, il y a des circonstances où vous faites un adieu. «Je t’aime, mais nous devons nous quitter ». Celui-là, pour moi, a plus de subtilité, plus de reconnaissance de la richesse et de la globalité de la dépendance et de la difficulté de sortir de celle-ci.

Ce petit exercice que nous venons de faire, je tiens à vous le transmettre comme un outil, alors peut-être que la prochaine fois que vous vous préparerez à entrer dans le bureau avec quelqu’un et que vous allez lui demander de se séparer de quelque chose, si c’est le moment des aux revoir . . . Avant de commencer la séance, imaginez que vous vous êtes retrouvé dans une circonstance où vous avez dû vous éloigner de la chose la plus douce que vous connaissiez dans ce monde. Imaginez comment ce moment serait, pour vous. Comment cela serait difficile. Asseyez-vous avec cela un moment, puis allez parler à votre patient. Pour certaines personnes, celles qui sont profondément dans cette dépendance, vous leur demandez quelque chose d’extrêmement difficile. Vraiment.

Cela ne se voit pas nécessairement de l’extérieur, mais je pense que c’est ainsi que cela se passe à l’intérieur. Des personnes dans le monde de la toxicomanie qui savent ce que c’est que de faire le deuil et de s’éloigner de ce type de chagrin et de perte. Cela les rapproche. Je pense que cela les rapproche d’une voie saine, riche, pleine et flexible vers la guérison.

Lien vers la version originale : https://www.praxiscet.com/blog/meditation-overcoming-substance-abuse

Article écrit par :

Egide Altenloh
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